Après Lugnasad

 

 

 

Revoilà la sale période, celle qui fut jadis. Ciel bas et pluvieux, heures interminables, en planque le plus souvent...Que de temps perdu ! Impolitesse et lâcheté amusent à force, pour peu que l’on s’y habitue.


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Les quelques mouches, encore vaillantes il y a peu, restent prostrées sur l’encadrement en bois — comment appelle-t-on cela déjà ? — de la porte (ah oui le châssis, merci) . A portée d’un coup qui vient les délivrer définitivement de leur torpeur, ou du moins les amputer, c’est selon. Non pas que l’on doive y voir une finalité : torturer des insectes est par trop enfantin, et donner la mort n’offre que peu de contentement, puisqu’il n’y a, à proximité, aucune conscience morale.


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Un rire mécanique plaqué sur du vivant, d’où suintait une grande détresse : la peur de n’avoir rien à dire, d’être rejetée de la conversation (pour peu qu’il y en ait une), ou un impératif fort hypothétique de la bienséance alors qu’un homme d’Eglise rédigea un fameux L’Art de se taire, que sais-je ? C’est en tout cas pénible, et me renforce dans un mutisme de bon aloi, d’autant que les entrées tardent, (chose assez paradoxale et pourtant fréquente ; sauf dans les chaînes de nourriture simili japonaise, mais cela nous éloigne du sujet). Les serveurs grimés en travestis, de manière assez outrancière pour lever toute ambiguïté, s’activent pourtant de quelques mouvements à d’autres tables, les soutiens-gorges devant probablement gêner leur circulation sanguine. Je ne sais même plus pourquoi je suis là, ni si j’y suis vraiment. Sans doute l’hypoglycémie. En effet, les premières mesures de planteur, rehaussées de poivre, produisent quelques bribes d’interactions. Et c’est là, stupéfait, que je note le décor : ce qui doit figurer un éléphant de face se trouve à deux endroits de la pièce, sans autre symétrie apparente excepté le motif. L’une des toiles est manifestement plus grande (je renonce à prendre les mesures n’ayant pas de mètre sur moi), et peu à peu s’impose une première déduction : le plus petit a dû servir de modèle au plus grand, du moins, sa fabrication est antérieure. Sur quoi fonder cette première conjecture ? En raison du fini de l’exécution, de la couleur et d’une autre cause de ce genre. Cerné par cette garde éléphantesque, une réplique de bas relief égyptien brandissant l’Ankh Atum Ra me fait face, et je ne dispose que de deux couteaux (si le nom de « couteau » convient encore autre que nominalement au couteau à poisson), alors que la situation exigerait un bulldozer, ou du moins plusieurs manipules. Trahi par l’intendance, livré au complot des eunuques de la reine d’Egypte, je ne dus mon salut qu’à la faveur des Dieux.


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Beaucoup de charognes sur la route, on trouve de tout : rongeurs divers, familiers félins et canins, mais l’état de charpie et la vitesse rendent difficile l’identification, et l’on a déjà bien à faire à éviter les radars automatiques, pour s’attarder à quelques prélèvements (ce qui impliquerait d’utiliser la bande d’arrêt d’urgence et le motif n’est pas légal) : on ne badine pas avec la sécurité ! Et puis l’on sait qu’elles serviront d’aliments à d’autres animaux, donc il n’y pas lieu de s’inquiéter, mais plutôt de se féliciter de cet écosystème enfin rationnel.


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