D’une côte sans saison

 

 

 

« Côte sauvage », tel est l’intitulé pour une vulgaire bande de terre, plate, sans le moindre accident ; quelques rochers, enfin des cailloux, n’importe quelle digue offre plus de reliefs, même les bigorneaux, espèce cultivée pour sa radula, doivent trouver cela bien terne.

Excédé, un soir d’automne,  je le dis à l’autochtone, fort peu sauvage puisqu’ici tout est monnayable (et ce ne sont pas trois pins chétifs qui forment une forêt, ou alors tout est à l’échelle...). Sa seule gloire, on s’en doute, est d’arnaquer le touriste, ses seuls faits d’armes vendre la merguez frites quinze fois son prix (et culbuter les gueuses de passage hors forfait, sachons le reconnaître). « Sauvage », alors qu’il y a une route, une voie ferrée, des hôtels dont le nom est celui de l’oiseau associé à Thot, des nuées de navettes et d’embarcations diverses, qu’il y a plus de baigneurs à l’eau que de bactéries dans les fruits de mer avariés qui leur sont servis.

L’autochtone sourit, un peu gêné, mais il sourit quand même, étant formé pour cela, puis me fait remarquer que le paysage a déteint sur moi, et puis...que c’était la saison aussi. Pauvre astuce, quel toupet ! Me dire ça à moi, qui viens d’une côte sans saison ! Alors, je vis une lueur dans ses yeux (un incorporel certes), celle d’avant la saison, et je repris espoir — ô trois fois très grand ! — la putasserie du commerce n’a pas tout altéré, car l’essence d’un démon est activité.



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Dans le bateau faisant cap sur l’île, tandis que tu vomis dans les toilettes, je divague et rêve d’une île qui serait enfin moche, très laide, vraiment tarte. Pas décorée de nains de jardin et de moulins en pneu ou peuplée uniquement de lépreux, non, mais dont le nom ne serait ni laudatif ni propre, ce qui est difficile, encore moins l’île du diable ou autre surnom...

La tortue me plaît assez dans le principe sans le folklore de la piraterie, « l’île des pingouins », oui voilà, parce qu’il y aurait des pingouins ; d’un autre côté je n’aime pas spécialement les pingouins. Je ne dis pas que tirer à l’arme automatique sur des pingouins ou bien les calciner au lance-flammes n’offrirait aucun plaisir, mais faire le déplacement uniquement dans ce but présente peu d’attrait (en tout cas pour moi, je conçois que d’autres jugent la chose fort plaisante et soient prêts à dépenser des fortunes pour assouvir ce penchant, voire à abandonner femmes et enfants afin de consacrer leur vie à cette activité, qu’ils peuvent chercher à rentabiliser par la suite, en devenant des professionnels de l’étripage de pingouins, là n’est pas la question).

La désignation serait donc minimale, purement descriptive, et à la limite mensongère, du type « Terre verte », mais le problème est que l’on associe encore avec les couleurs...l’île avec ses faux-monnayeurs et le vilain gorille... et puis des endroits où la terre est verte, c’est-à-dire où il y a de l’herbe (sans compter tous ces artistes, ferrailleurs, armateurs, pétroliers aquarellistes, qui s’amusent à barbouiller des paysages), bon...pas très discriminant...

Il faudrait également éviter la facilité d’une langue étrangère ou perdue où la signification triviale prend des allures de mystères, bien que quelques syllabes simples conviennent tout à fait, mais « je pars à Mombotutu », sonne assez grotesque. Des chiffres ? Pourquoi pas, une nomenclature qui exclurait les doublons, avec indicatif type carte de crédit ; mais cela aurait des airs de conquête spatiale : « je pars pour 002W45 », et ceux qui n’ont pas une carte ont tout de suite du mal à localiser : on se prive ainsi de susciter l’envie chez ceux qui ne partent pas, de plus on peut facilement se tromper de réservation. A moins que les chiffres indiquent la longitude et la latitude, une position sur la surface de la sphère, oui, pourquoi réinventer la navigation ?

J’en étais à ces considérations lorsque le bateau accosta. Nous étions attendus, ce qui fait toujours plaisir. On nous amena dans une partie reculée de l’île, où nous mangeâmes de l’animal mort grillé et nous bûmes du jus de fruit fermenté. Tu allais mieux, la nuit était calme, et nous baisâmes. Après tout qu’importe le nom ?


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Des gens, un peu partout néanmoins. Certains avec accordéon, d’autres avec sac à dos, parfois même sans accessoires et tous leurs membres. Des faces stupides aussi, hagardes, aimables. Un vieux m’interpelle. Sa casquette marine et son unique œil complice m’incitent à le nommer capitaine, mais je comprends qu’il veut en fait qu’on lui paie à boire. S’en suit une discussion sans intérêt que je me vois dans l’obligation d’abréger et je lui concède que l’horodateur de la place est une monstruosité.



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Marcher sous la pluie jusqu’à en être trempé, avec des bagages si possible, sur une pente à quinze pour cent (en chaussures de ville et un FAMAS pour les plus raffinés). Tu n’as plus tes mitaines de stigmatisé, c’est heureux, et l’eau efface l’éosine du mécano. La joie du retour au foyer ! Une soupe de poisson et des vêtements secs : (§3) De nourriture et de vêtement / A besoin l’homme / Qui a voyagé par les montagnes.  Il pleut rarement dans les évangiles.



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