Complot

Solipsisme

Paranoïa

par

Yöda-sûtra l'hérésiarque (Junior)

 

 

1. COMPLOT

 

1.1 Chasse, guerre, politique

 

Il y a complot quand la manière de s’emparer ou de conserver le pouvoir est tenue secrète. Bien entendu le pouvoir légitime (peu importe pour l’instant ses modes de légitimation) préfère les termes de stratégie ou de tactique (ce qui illustre une certaine continuité entre l’art de la guerre et l’art de gouverner) et réserve le terme de complot à ses adversaires politiques. Mais nous sommes déjà là dans le jeu du politique.

Comploter c’est oeuvrer dans l’ombre à renverser des forces concurrentes. Le sceau du complot est le secret qui porte à la fois sur les intérêts et la réalisation de la prise de pouvoir. Il faut donc cacher parce que le succès de l’opération en dépend. De même qu’à la chasse ou à la guerre, discrétion, furtivité, surprise, dissimulation sont les conditions de la réalisation du but.

Dénoncer ouvertement les complots (éventés ou non) pour le pouvoir légitime c’est en quelque sorte organiser une battue : d’une part par un excès de publicité (bruits, meute de chiens) créer la panique et la fuite du gibier dans une direction où d’autre part se réalise le but de l’activité (capture, suppression).

Mais dans ce cas paradoxal en ceci que le caché devient vu, a lieu un renversement qui est passage par la limite à une autre forme. Dans la battue, le but de la chasse est ouvertement déclaré et il importe justement d’avertir le gibier. Ce qui est caché c’est la diversion au sens militaire : l’attaque aura lieu mais pas là où on essaie de le faire croire. De même qu’on organise la fuite, de même on organise la résistance par la manoeuvre de diversion.

Il s’agit dans les deux cas d’un complot de degré deux (C2) où ce que l’on veut éviter parce qu’il compromet la réussite (la fuite, la résistance) est provoqué intentionnellement et non plus seulement redouté comme échec. Dans une optique d’efficacité, la manoeuvre doit inclure les réponses de l’adversaires à titre de paramètres à contrôler. Et l’attaque devient seconde, presque automatisée comme dans le piège (il n’y a plus qu’à « cueillir » ou trucider) puisque l’essentiel porte sur l’organisation de la défense de l’adversaire. Ce qui est donc caché par la publicité de l’attaque c’est la prise en main de la défense.

 

Tableau synthétique des analogies

Activités

Affrontement simple

Organisation de la défense

Pérennisation efficacité

But

Chasse

traque

battue

élevage

nourriture

Guerre

bataille

diversion

diplomatie

sécurité

Politique

Assassinat

mariage

gouvernement

pouvoir

 

1.2 Analyse du complot

 

La théorie du complot repose sur un système de croyances particulières et surtout un mode d’auto-justification des croyances. On peut déduire l’ensemble des croyances qui découlent de la croyance au complot.

 

(1) il y a un complot A

(2) il y a des comploteurs qui savent (1)

(3) il y a des personnes qui ignorent (1)

(4) les comploteurs tairont et nieront l’existence du complot A

(5) les comploteurs pourront affirmer l’existence d’un complot B et B n’est pas A

(6) Donc « il y a un complot A» ne doit être vrai que pour les comploteurs

 

Mais celui qui affirme (1), x peut également affirmer ne pas faire parti des comploteurs. Plusieurs hypothèses :

 

(a) x ne fait plus parti des comploteurs A

(b) x est un comploteur d’un autre groupe

(c) x a appris d’un comploteur A repenti

(d) x a appris d’un comploteur B

(e) x a surpris les comploteurs ou des documents

(f) x a déduit (1) à partir de l’observation de faits

(g) x est en relation avec une source d’information "non conventionnelle"

 

Plusieurs figures se détachent de cette suite d’hypothèses : le repenti, le comploteur, le crédule manipulé, le témoin fortuit, l’initié, le médium illuminé. Outre le fait qu’on ne trouve que dans une typologie de personnages fictifs une telle séparation des prédicats, le problème de cette suite est qu’elle comprend un comploteur.

De même qu’une société secrète peut être cloisonnée en groupes « étanches », c’est-à-dire qui croient à leur communauté (du moins pour un groupe), ou même infiltrée par une société concurrente, de même un comploteur peut faire parti de différents complots. Aussi l’affirmation (1) : « il y a un complot A » peut très bien revenir à l’affirmation (1’) : « il y a un complot B » et (5) à l’affirmation (5’) : « les comploteurs pourront affirmer l’existence de A et A n’est pas B. »

De ce jeu d’inclusion des comploteurs, où x peut à la fois être membre de A et B, on peut facilement imaginer un ensemble C (les x pour qui (1’’) : « il y a un complot C » est vrai) et un x qui serait à la fois membre de A, B, C, etc. Ainsi, devant la possibilité d’une multiplicité de complots (plus ou moins hiérarchisés), il fait tenir compte de l’indice du x qui affirme (1) (xa, xb, xc, etc.).

D’autre part, on peut faire parti d’un complot sans le savoir. C’est d’ailleurs ce que recherchent les comploteurs : des agents qui mettent d’autant moins l’existence du complot en danger qu’ils ignorent en faire parti. Le bon comploteur cherche à finaliser les finalités propres des agents. Ainsi son action se drape en quelque sorte dans l’action apparente d’un agent pour qui (1) est faux. Le très bon comploteur ne peut être que xn qui fait agir pour son compte toute la suite des x, de xn-1 à x0 (x0 n’étant pas un comploteur), par exemple en ne contrôlant que x n-1.

Cependant ce brave x0 qui veut lutter contre x1 ou x2, voire x3, peut devenir par exemple membre du complot, un x4. Le problème est alors de savoir si l’ensemble des comploteurs x4 n’est pas lui-même contrôler par x5 ou x1. Ce courageux x0 peut alors vouloir lutter contre les comploteurs de type xn. Le problème est qu’il doit fédérer d’autres x0. Il doit donc organiser un complot qui regroupera les x -n, puisqu’une structure ouverte freinerait considérablement sa tâche. Mais d’une part, parmi ces membres peuvent malgré tout se trouver des xn et d’autre part les x0 prêts à se joindre à lui se trouvent exactement dans sa position initiale : qu’est ce qui leur garantit qu’ils ne sont pas dans une structure de type xn où le x0 est xn ? Enfin, à la limite de la contradiction, tout x0 est le seul xn pour lui.

 

Conclusion :

L'hypothèse d'au moins un complot pour x0 le conduit au solipsisme (voire à l'asile).

Aussi ami, prends avant tout soin de ton âme.


(extrait reproduit avec l'aimable autorisation des éditions de l'île Noire)

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