De Fabrica Mundi

  Yöda-sûtra l’hérésiarque

 

 

 

<...> Le début du livre promet le bonheur [<ne va pas t’imaginer>] <...> Je commencerai donc à te faire entrevoir certaines choses et à te donner certains éclaircissements, mais je croyais que tu avais déjà étudié tout ceci et il n’est peut-être pas sage, et même inutile, de te le redire. Car, comme dit le proverbe, à quoi sert de remplir une outre percée ? Mais peut-être marches-tu au milieu des candélabres d’or, c’est à dire au milieu des Eglises, selon ce qu’il a dit par la bouche de Salomon : « Je marche au milieu des sentiers des justes ». Ainsi, humble et pieux <...>

Tu sais que, quand le Seigneur tout puissant qui est Dieu commença la création, son œuvre, « la terre était vacuité et chaos, et la ténèbre à la surface de l’abîme » comme il est dit dans les Ecritures (Gen.1:2). Non pas que la terre était déjà là avant le Créateur, puisque l’effet ne saurait précéder la Cause. De même que l’épée n’est pas déjà forgée avant que le forgeron ne la forge. Et tu connais bien sûr « le glaive à double tranchant qui sort de sa bouche ». Ce qui mérite encore de fixer ton attention, c’est la raison pour laquelle il ne faut pas croire le poète qui dit « donc avant tout fut Chaos, puis Terre aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants ». Le vide n’est pas principe, non seulement parce que la Nature a en horreur le vide comme dit le philosophe, mais surtout parce que le vide est l’absence de forme, ce qui ne permet pas la génération. Tu pourrais croire à la nécessité du vide, en ceci que les créatures ne peuvent se superposer. Et tu sais que Dieu a horreur de la superposition.

C’est pourquoi, au troisième jour « la terre produisit de la verdure, de l’herbe qui rend fécond sa semence selon son espèce, des arbres qui portent des fruits ayant en eux-mêmes leur semence selon leur espèce » (Gen.1:12) Il faut donc lire que Chaos précède Terre. Mais même littéralement tu te rendras vite compte qu’il n’y a là que contradiction. Car Chaos n’est pas une créature, de telle sorte que Terre s’offre pour rien. Et tu vois parfaitement que le fruit « porte sa semence en lui-même ». Tu demanderas alors d’où vient la semence, car je sais que tu aimes discuter à fond ces sujets.

De ce qui est de l’ordre de l’engendré, tu sais qu’il faut féconder des femelles nubiles, car elles-mêmes étant engendrées ne peuvent engendrer qu’une fois femmes. De même que sans semence, la femme n’engendre rien. Mais ne va pas croire que Rien est engendré, surtout par une femme. Car, comme dit le philosophe, produire rien, c’est ne pas produire. Et selon l’Ecriture, c’est bien Dieu qui produit. C’est pourquoi il est dit : « et la ténèbre à la surface de l’abîme ; le souffle de Dieu planait à la surface des eaux ». Non pas comme l’oiseau au dessus de l’océan, réfléchis donc, si tu es de ceux qui réfléchissent, mais l’air (roua’h), qui est l’esprit divin, est au dessus de l’eau (mayîm) et donne forme à la terre (êretç). Il faut donc comprendre qu’avant la terre même, qui résulte du partage des eaux et qui est sèche, c’est à dire stérile, il y a la matière qui est vide. C’est pourquoi le Créateur est proprement créateur.

Il faut que tu saches encore que quand l’éternel dit : « Que la lumière soit ! », la lumière n’est pas encore, puisqu’il dit dans l’Ecriture « et la lumière fut ». N’imagine donc pas que Dieu est œuvre de lumière. Mais tu sais également qu’il est écrit : « Dieu vit que la lumière était bonne. Dieu sépara la lumière de la ténèbre » (Gen. 1 :4). Le poète est dans le faux en affirmant que « De Chaos naquirent Erèbe et la noire Nuit. Et de Nuit, à son tour, sortirent Ether et Lumière du Jour ». Tu vois comment il procède à rebours en prenant le vide comme les ténèbres <...>.

Car de même qu’il y a le Chaos avant l’œuvre divine, de même, avant la Lumière, il y a la privation de lumière qui est Ténèbre. Tu sais que le mode de la privation est un mode dérivé d’être, [qui n’a de sens que par rapport à l’être]. Quand le Créateur du ciel et de la terre « sépare la lumière de la ténèbre », il ne faut donc pas entendre un mélange de lumière et de ténèbre. C’est pourquoi il est dit : « Dieu appela la lumière « jour » et la ténèbre « nuit ». Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour » (Gen. 1 :5). Combien est forte l’ignorance de ceux qui ne comprennent pas qu’il y a nécessairement au fond de tout cela une certaine idée ! Voilà donc qui est clair.

Tu vois bien qu’avant l’œuvre, il n’y a ni matin, ni soir, ni jour de telle sorte que la lumière ne peut être mélangée avec la ténèbre. Il n’y a alternance entre jour et nuit qu’une fois la lumière apparut. Mais tu sais également que le poète dit : « Terre, elle, d’abord enfanta un être égal à elle-même, capable de la couvrir toute entière, Ciel Etoilé, qui devait offrir aux dieux bienheureux une assise sûre à jamais ». Alors que l’Ecriture dit : « Dieu fit le firmament et il sépara les eaux inférieurs au firmament d’avec les eaux supérieures. Il en fut ainsi » et « Dieu appela le firmament « ciel ». Il y eut un soir, il y eut un matin : deuxième jour » (Gen. 1 :8).

Là encore le poète trompe en argumentant à rebours puisqu’il fait procéder le Ciel étoilé de la Terre, comme si la Terre elle-même engendrait seule. Or tu sais ce qu’il est écrit. Le Créateur a dit : « Que les eaux inférieures au ciel s’amassent en un seul lieu et que le continent paraisse ! ». Et selon l’Ecriture « Dieu appela « terre » le continent : il appela « mer » l’amas des eaux » (Gen. 1 :9). Mais tu te demanderas avec raison ce que deviennent les eaux supérieures, qui sont au firmament. C’est pourquoi je n’en pousserai pas trop loin l’explication et je ne les exposerai pas longuement, afin de ne pas révéler un secret.

Il faut que tu saches encore que le poète dit à propos de la Terre, «elle enfanta aussi la mer inféconde aux furieux gonflements, Flot, sans l’aide du tendre amour. Mais ensuite, des embrassements de Ciel, elle enfanta Océan aux tourbillons profonds ». Tu vois selon quel principe de l’engendré, le poète comprend les eaux inférieures et supérieures. C’est pourquoi, il affirme également : « Le plus jeune après eux, vint au monde Kronos, le dieu aux pensées fourbes, le plus redoutable de tous ses enfants ; et Kronos prit en haine son père florissant ». Ainsi le temps engendré par Terre se retourne <...> contre le firmament.

Ces observations sommaires, avec ce qui précède et ce qui sera dit encore à ce sujet, sont suffisantes par rapport au but qu’on s’est proposé dans ce traité et par rapport au lecteur.

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