Fatrasies d'Arras

 

Préambule par Ignace le teigneux

On connaît pourtant les Fabliaux et autres Contes pour rire, mais certains s'arrêtent parfois à maître Rabelais, englués dans leur Renaissance. Et de souligner la « truculence », « la verdeur » et la « gauloiserie ». Termes galvaudés qui sont aujourd'hui le masque de la vulgarité et de la plus plate médiocrité mercantile. Pour ceux qui aiment par exemple Michaux, un retour s'impose. Les autres n'ont qu'à aller voir les Visiteurs II.

 

 

Chates escorchies Chattes écorchées

Erent enragies devenait enragées

Por peler blans aus ; à peler de l'ail blanc ;

Deus truies noïes deux truies noyées

S'en sont couroucies, s'en sont affligées

S'ont pris deux pestaus. et ont pris deux pilons.

Se ne fust un gris vëaus, Sans l'intervention d'un veau gris,

Deus suris forspaïsies deux souris pèlerines

Qui venoient de Cytiaux qui venaient de Cîteaux

Estoient ja conseillies étaient décidées

De porter Paris a Miax à porter Paris jusqu'à Meaux.

 

Uns kailleus veluz Un caillou velu

Devenoit rendus se faisait moine,

Ses pechiez plourant, pleurant ses péchés,

Et uns vieue baüs et un vil bahut

Ocist quatre dus tua quatre ducs

Son cors desfendant ; en se défendant ;

Mais mal lor fust convenant mais cela aurait mal tourné,

Se ne fust uns eternus sans un éternuement

Qu'il troi firent en dormant, que tous trois firent en dormant,

Qui dit que li rois Artus lequel déclara que le roi Arthur

Estoit gros de vif emfant. était gros d'enfant vivant.

 

Li ombres d'un oef L'ombre d'un oeuf

Portoit l'an renuef portait l'an neuf

Sus le fonz d'un pot ; sur le fond d'un pot ;

Dui viez pingne nuef deux vieux peignes neufs

Firent un estuef fabriquèrent une balle

Pour courre le trot pour courir le trot.

Qant vint au paier l'escot Quand il fallut payer l'écot,

Je, qui onques ne me muef, moi, qui jamais ne bouge,

M'escriai, si ne dis mot ; je m'écriai, sans dire un mot :

« Prenez la plume d'un buef, Prenez la plume d'un boeuf.

S'en vestez un sage sot ; et revêtez-en un sage sot ;

Dorenlot, va dorenlot ; Dorenlot, va dorenlot ;

Tex est couz qui n'en set mot. Tel est cocu qui n'en sait rien ! »

 

Uns pez a deus cus Le pet de deux culs

S'estoit revestus s'était habillé

Por lirre gramaire, pour lire la grammaire

Et uns chas cornus et un chat cornu

Devenoit reclus devenait moine

Si vesti la haire et vêtit la haire ;

Li pans d'une manche vaire la pan d'une manche bigarrée

Lor a dist : « Traiés en sus ! » leur a dit : Allez vous en !

En chantant les faisoit taire, En chantant il les faisait taire,

Qant li ombres de seüs lorsque l'ombre d'un sureau

I corut ses braies traire. courut enlever sa culotte.

 

Uns arbres reöns Un arbre rond

Pardesus Soissons par dessus Soissons

Traïnoit la mer ; trainait la mer ;

Uns esmerillons un émerillon

De ces allerons avec ses petites ailes

L'aloit esventer ; lui donnait de l'air ;

Ja feïst tout craventer il aurait tout écrasé

Se ne fust uns limaçons sans un limaçon

Qui la terre ot a garder qui devait garder la terre :

Qui commanda deus oisons il commanda à deux oisons

Quatre larrons traïner de traîner au supplice quatre larrons

 


D'auteur inconnu, ces poèmes de non-sens ont été composés au XIIIè siècle dans une langue du Sud de la Picardie. Ils sont conservés dans le ms. 3114 de l'Arsenal. Editions Lambert C. Porter : La Fatrasie et le fatras, Droz, 1960.

Extrait de Quatre siècles de poésie : la lyrique médiévale au nord de la France du XIIè au XV è siècle, textes recueillis et traduits par F. Ferrand et F. Suard, Troesnes, éditions Limonaire, 1993.

A lire : Philippe de Beaumanoir dans l'anthologie de la poésie lyrique française des XII et XIII siècles de Jean Dufournet, Gallimard, Poésie, 1989.

 

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