Benjamin Romuald Vladimir

BERTULLOTCHIVOSKY

 

 

Les aventures d'Hercule Navet et d'Arsène Lucru

dans

  

Le Coup de Grisou

 

 

 

 

EDITIONS DE L'ÎLE NOIRE


TABLE

 

Préface par Jean Ramier

Prélude

Chapitre I : Où l'on se demande pourquoi Arsène a demandé un pot de rillettes

Chapitre II : Gaston Maluzet et l'étrange cadavre

Chapitre III : Où il est question d'un contrôleur trop scrupuleux

Chapitre IV : Qui commencent par où finissent certains illustrés pour la jeunesse

Chapitre V : D'un point qui cloche qui empêche Hercule de dormir

Chapitre VI : Du savoir entomologique et plus particulièrement des abeilles

Chapitre VII : Nos amis passent à l'action

Chapitre VIII : Le navarin n'était pas innocent

Chapitre IX : A l'attaque

Chapitre X : Où Hercule Navet produit son petit effet

Chapitre XI : Qu'ils ne faut jamais désespérer des bons amis

Chapitre XII : L'ordo septemviri

Chapitre XIII : Que les journalistes ne disent pas toujours la vérité

Epilogue


 

 

Préface

par Jean Ramier

 

 

Rappelons tout d'abord dans quelles conditions fut composé Le coup de Grisou, qu'on va lire. L'auteur Benjamin Romuald Vladimir Bertullotchivoski est bien entendu le pseudonyme dont se servait Gérard Manson au tout début de sa carrière. Il l'écrivit d'une traite pendant l'hiver 1944 durant son internement lors de l'épuration. On se souvient avec douleur des circonstances troubles de cette période, qui a laissé de profondes plaies dans la mémoire collective française, et peu propice à l'accueil de ce nouveau style, dont Gérard Manson allait se faire le chantre puis l'apôtre, lors de son entrée au monastère de l'ordre des Fils du Saint-Esprit. Après avoir mentionné ces faits, il convient maintenant d'examiner plus avant pourquoi, selon le mot même de Manson : « Le coup de Grisou est une oeuvre exigeante et en même temps toujours négligée (...) ».

Nous ne pouvons bien sûr pas faire nôtre l'analyse des causes de l'insuccès que Manson tire lui-même à propos de son oeuvre. Elles sont par trop teintées, relatives à une époque. Manson voit dans les revers de la Fortune un complot réunissant tous les éditeurs ligués contre lui, à seule fin d'étouffer son génie novateur. De plus il agrémente ses critiques acerbes envers le monde de l'édition de considérations antisémites que nous refusons de cautionner. Position qui lui valut, pendant la guerre, une place à Rivarol, comme critique gastronomique et pronostiqueur de courses hippiques, et les ennuis qui suivirent à la Libération.

Notre but est plus limité, puisqu'il s'agit de monter en quoi Le coup de Grisou est suivant notre thèse : un roman parodique.

 

Commençons tout d'abord par les personnages. Tout le monde aura reconnu derrière Hercule Navet & Arsène Lucru, le fameux couple de détectives français, un travestissement de deux homologues pour ainsi dire, qui sont Hercule Poirot, le détective belge créé par Agatha Christie, et Arsène Lupin, personnage inventé par Maurice Leblanc en 1908 avec lequel il publie son premier roman : Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. Et déjà nous tenons l'un des maîtres mots pour qui veut comprendre l'oeuvre de Gérard Manson : travestissement. Tout chez Manson est travestissement, mensonge. D'ailleurs après son passage éclair à Rivarol, il séjourna un temps au Crazy Horse, en tant que danseur suppléant.

Il y a donc premièrement une substitution dans le registre du végétal, et plus particulièrement du légume (Poirot = Navet), qui s'accompagne d'une déformation lexicale mystérieuse : Lupin = Lucru. On remarque la similitude de la première syllabe, quasi identique : LUpin = LUcru. Il reste donc ce passage du "pin" au "cru" à éclairer. On aurait pu penser à l'opposition fondamentale que Claude Levi-Strauss propose avec lucidité : l'opposition civilisatrice du cru et du cuit. Mais dans le cas qui nous intéresse, nous n'avons que l'un des termes de l'opposition, le "cru" que Manson substitue au "pin". Alors qui est ce LUpin auquel s'oppose le LUcru de Gérard Manson ?

 

Nous croyons pouvoir déceler une proximité entre "lapin" et "lupin". En effet, Arsène Lupin, tout comme le mammifère rongeur l'est dans l'imagerie populaire, est un chaud lapin. Le lapin est aussi l'animal que sort le prestidigitateur de son chapeau haut-de-forme (coiffe qu'arbore fièrement Lupin en gentleman qui se respecte). Nous aurions alors, sur un plan symbolique, le lapin sorti du chapeau, c'est-à-dire le tour de magie exécuté sous nos yeux ébahis. Tout comme Lupin chez Maurice Leblanc qui escamote tel bijou, tel tableau, avec l'aisance et la dextérité du magicien (qu'on veuille bien se référer aux pages chez Leblanc qui établissent nettement la souplesse musculaire de Lupin), l'illusionniste se joue de nous. Le gentleman cambrioleur serait donc une allégorie généralisée du magicien. Mais cette analogie nous conduit à poser le problème de l'écrivain illusionniste. En effet, en revenant au plan symbolique, le lapin ou le tour de magie est l'énigme que le romancier déploie sous nos yeux, sans qu'à aucun moment nous ne percions cet acte magique d'écriture.

Alors par ce détour nécessaire, que l'on voudra bien excuser, il apparaît désormais de manière irréfutable que le choix du "cru" que fait Manson contre le "pin", et ceci sans aucune concession, traduit cette volonté de rupture qui opère en travestissant à son tour la figure protéiforme du personnage Lupin, pour la figer dans Lucru. Arsène Lucru n'est qu'une facette de Lupin. Il devient un gentleman détective, comme pour contrer les agissements de plus en plus grandiloquents de Lupin qui se perd dans l'infinité des déguisements du cambrioleur.

 

L'opposition détective / cambrioleur n'est pas nouvelle, c'est même le renversement de l'optique qui a contribué au succès du personnage Lupin. Manson opère donc un nouveau renversement réactif, qui est pour ainsi dire retour à l'origine, c'est-à-dire choix du "cru" contre l'artificialité et les facéties du "cuit". Cependant une objection se dresse, tellement massive qu'il semble impossible de tenir plus loin une telle argumentation. L'opposition initiale est entre le "cru" et le "pin". Nul lapin dans tout ceci, même si l'on a vu la justesse du rapprochement Lupin / lapin.

 

Il ne s'agit pas de rétorquer que ce qui est "cuit" ce sont les carottes, comme dans l'expression fameuse : les carottes sont cuites, qui marque les déboires de l'adversaire du détective ou du cambrioleur, peu importe, nous n'avons pas à les différencier pour l'instant (nous verrons d'ailleurs plus loin l'effort de Manson du chapitre VII intitulé : nos amis passent à l'action). Non il serait ridicule et même absurde de se servir de cette expression pour faire aussitôt la remarque suivante : dans le civet de lapin, la carotte est le légume essentiel. Puisque d'une part le lapin n'est pas cuit symboliquement, au contraire Manson choisit dans LUcru le "cru". D'autre part le travestissement du légume joue au niveau de l'opposition du second personnage, Hercule Navet / Hercule Poirot (le navet contre le poireau ). De plus la proximité "cru" et crudité (pour retrouver la carotte et donc par ce biais le lapin) n'offre aucune explication valable.

 

Par contre s'il nous faut abandonner les légumes, cette restriction ne s'étend pas au domaine du végétal. En effet, replaçons l'opposition Arsène Lupin / Arsène Lucru à son départ. On s'aperçoit aussitôt que le "cru" s'oppose au "pin", cet arbre résineux à feuilles persistantes (aiguilles). Ce qui se présente alors à l'esprit vaut la peine d'être relevé. Dans L'aiguille creuse, où Lupin comme par hasard a élu domicile, Maurice Leblanc se sert de l'énigme doublement puisqu'il lui donne le titre de son roman. Dans la falaise d'Etretat, l'aiguille creuse, se loge le (Lu)pin maritime. Manson se sert donc d'Arsène (Lu)crue pour déloger le (Lu)pin maritime, pour faire refluer de manière crue le creux de l'aiguille, c'est-à-dire l'énigme telle que la conçoit et choisit Leblanc.

Il fallait donc avoir le nez creux, si on me passe l'expression, pour trouver la solution du travestissement qui avait échappé jusqu'ici aux nombreux critiques : c'est à une véritable déconstruction en règles que se livre Gérard Manson. Mais curieusement, il drape son effort dans la texture même du récit, d'où cette lecture à plusieurs niveaux à laquelle il nous invite. Tout est subverti de manière interne pour permettre un fonctionnement qui ne fait pas s'effondrer, en l'affichant, la parodie. C'est pourquoi on a pu dire de Manson :

« (...) [qu'] il déstructure le récit de manière oblique par un abus systématique des clichés du genre [qu'il parodie], par des phrases alambiquées et des contrepoints humoristiques qui sont autant de didascalies pour le lecteur perspicace, qui est paradoxalement celui-là même qui ne lit pas le genre [parodié], (...), et qui donc vouent Manson à la plus totale incompréhension, ce qui est peut-être la garantie ultime du respect de l'oeuvre. »

Mais les études Mansonniennes n'en sont qu'à leurs débuts. Il faudrait par exemple, étudier de plus près, que nous le permettent les limites de cette préface, la référence implicite à l'oeuvre de Gaston Leroux que comportent les titres mêmes des chapitres du Coup de Grisou, ainsi que la problématique "Navet" que nous n'avons fait qu'effleurée. On pourra alors envisager avec sérieux la résolution complète de cette immense fresque, que constitue déjà le premier tome de la saga des aventures d'Hercule Navet et d'Arsène Lucru, sans pour autant se priver du plaisir légitime et frais d'une lecture agréable, que nous souhaitons cordialement au lecteur.

 

 

Jean Ramier.


PRELUDE

 

 

Les portes du saloon volèrent en éclats. Jessie Burnet. C'était du genre grosse louloute à poils ras, flanqué de trois ou quatre nègres à large bras. Ses doigts boudinés tapotaient nerveusement son colt.

- Alors coyote ! On braconne sur mes terres ! J'te l'ai d'jà dit sale Cheyenne, prends la prochaine diligence, sinon t'es un homme mort !

En un éclair Trévor Mac Gowan descendit avec son fidèle Smith & Wesson à canon scié, un à un les éperons des bottes couvertes de terre rouge de Burnet. Puis négligemment, avala son Whisky sec, et reprit sa partie de stud. L'ouverture était au brelan d'as, aussi notre héros ne fit pas attention à la traîtrise qui allait lui être fatale. Jessie Burnet dégaina à son tour, et vida son barillet sur le dos de l'infortuné Trévor.

- Bloody sucker ! Quand on est moins con, on garde des cartouches !

Notre héros avait par mégarde en effet oublié de recharger son six coups. Il s'écroula sur la table, à la grande protestation de ses compagnons de jeux qui l'attendaient pour miser.

- Il se couche, dit Ted, qui était le chef de cette maudit bande de soiffards pilleurs de banques.

Le jeu reprit, indifférent au règlement de compte qui avait eu lieu. Personne ne témoignerait contre Jessie Burnet, il était le fils d'un très riche éleveur de bétail, et de plus le shérif n'était autre que son oncle, du côté maternel. Il est probable même, que l'on raconterait qu'il l'avait descendu à la régulière. Les desperados de l'ouest n'avaient vraiment aucune morale. Jessie empoigna avec vigueur une fille de joie, qui l'accompagna à l'étage pour d'autres empoignades plus corsées.

- Viens ma toute belle ! Viens m'montrer comment tu danses le french-cancan en privé ! Bitch !

Heureusement ce crime ne resterait pas impuni. Déjà William Mac Gowan, le frère de Trévor, chevauchait à grand galop vers Amity-ville. Son fidèle compagnon Joe l'Indien, un commanche que William avait sauvé d'une christianisation forcée, resterait aux abords de la ville. C'était plus prudent. Car on n'aimait pas les indiens à Amity-ville.

Gaston Maluzet referma son exemplaire des fabuleuses aventures du cow-boy Trévor Mac Gowan, la larme à l'oeil. Il est mort, ils l'ont tué, c'est ce qui risque de m'arriver, se dit-il inquiet. La pensée de sa mort prochaine plongeait Gaston dans une angoisse inexprimable. Garges les Gonnesses était pourtant bien loin du grand Ouest sauvage nord-américain. On n'enduisait pas les tricheurs de plumes et de goudron. On ne pendait pas les voleurs de chevaux. Mais on y élisait des radicaux socialistes. En se frottant la nuque, Gaston gagna le séjour. Il avait peur de sortir. Tout révélait sa nature craintive, peut-être due à une constitution physique fort chétive, proche de la malignité. Aussi c'est avec une certaine appréhension qu'il décacheta son courrier du jour. L'église organisait un pèlerinage pour le grand pardon de Sainte Catherine. Ses cousins de Normandie l'invitaient pour les Pâques. L'épicier le rappelait à son bon souvenir, par une note assez sobre : 15000 francs. D'un coup, Gaston frémit, il reconnut l'enveloppe de couleur brunâtre. Un petit cercueil y était dessiné en filigrane. Il l'ouvrit : « Maluzet vampire, pourriture de nécrophage, tu paieras pour tes crimes, salaud ! ». Sa femme, Micheline entra dans la pièce, il cacha la lettre.

- Vous n'êtes pas bien, chéri, vous êtes tout pâle ?

- Ce n'est rien, un léger vertige, je....J'ai besoin de repos. Ah, au fait, il faut passer régler l'épicier.

- Pourquoi n'y allez-vous pas vous-même ? Vous voyez bien que je suis occupée, cette maison est dans un de ces états, c'est une véritable porcherie ! Vous pourriez faire attention tout de même ! Vous avez sûrement encore oublié de mettre les patins !

- Bon, je sors, je vais régler M. Thévenau.

Gaston passa en effet chez l'épicier, mais avant de rentrer chez lui, il courut (de peur d'être suivi) au bureau des postes et télécommunications.

- Cela fait combien ?

- Attendez, je relis : « Venez vite -stop- Affaire de vie ou de mort -stop- signé Gaston ». C'est quatre mille francs, vous préparez un canular M. Maluzet ?

- Tenez, et gardez la monnaie pour votre discrétion, au revoir.

Gaston dévala la grande rue, essoufflé et se barricada chez lui. Pourvu que je tienne jusque là !

 

De sa démarche élastique bien connue, le bel Arsène Lucru, irradiant de son corps félin le magnétisme animal, arpentait la savane sénégalaise ; il rechargea sa carabine et, levant son regard vers l'azur, grimaça légèrement. Un pli soucieux barra son front bruni. God dammed, s'écria-t-il, mais c'est l'heure du thé ! Il se dirigea aussitôt vers le campement où l'attendait très certainement le professeur Sigmund Wiesenberg, laissant à même le sol un porteur qu'il avait confondu avec une antilope.

Le professeur, un autrichien ruiné par une opération malencontreuse qui lui avait valu à jamais la défiance de toute clientèle, essayait tant bien que mal de se faire oublier dans les colonies. Il n'en était pas moins un farouche partisan de la ponctualité. Il tança donc sévèrement Arsène à son arrivée, par un froncement simultané des sourcils emprunt de paternalisme bienveillant et mêlé d'amusement devant les allures de respectable gentleman qu'essayait de se donner ce frétillant latin. Il est à craindre, que de coupables penchants orientaient également son jugement. Satisfait, il put se remettre tranquillement à la lecture de Bild Zeitung.

Le professeur et Arsène étaient depuis cinq jours en safari, depuis que ce dernier s'était persuadé qu'une corne de rhinocéros serait du meilleur effet dans sa salle à manger. Mais depuis cinq jours, ils n'avaient à eux deux, réussi qu'à prendre deux lézards et trois macaques laineux même pas comestibles, et à descendre huit porteurs, des indigènes bienheureux de quitter pour un temps leur misérable village. Autrement dit, le moral de nos deux aventuriers n'était pas au plus fort, une tête de macaque laineux constituait un maigre trophée.

- Ce n'est pas aujourd'hui que nous tuerons un rhinocéros, lança mélancolique le Français.

- Ja, mais pourquoi vouloir toujours tuer, anéantir les splendeurs de la Nature, songez à la beauté de ce coucher de soleil flamboyant sur la savane, dont les herbes ondulent au rythme de l'amour...

- Certes professeur, mais vous ne me retirez pas de l'esprit que ce maudit porteur a du effrayer l'animal, et puis cessez de me malaxer le genou droit, c'est des pieds que je souffre , à cause de ces satanées bottes en peau de crocodile.

- Avez-vous déjà voyagé en Turquie, visité Istanbul, déambulé avec paresse, jusqu'à vous perdre dans le marché aux épices, puis accosté dans une échoppe sympathique, où un marchand, mi-receleur mi-trafiquant, vous propose avec malice un narguilé...Et le soir venu, dans la moiteur de la ville saturée de volutes envoûtantes, pénétré avec délice dans un hamman, où des corps galbés se prélassent, n'ayant pour seul souci, dans un mélange d'huile et de vapeur, que de transpirer toujours et plus, afin d'abandonner leur torpeur.

Un petit négrillon arriva en courant vers Arsène.

- Massa ! Massa ! Une lettre pour toi !

- Donne insolent, qui t'as permis de me tutoyer !

Il le gifla. Arsène fut soulagé quand il reconnu l'écriture de son ami Hercule Navet. Son laconisme légendaire n'était pas usurpé : « rentrez de toute urgence, signé Kiki ». Il n'était pas fâché de quitter cette contrée hostile, d'autant que les hommes du village ne tarderaient pas à s'irriter de ses excès de zèle auprès de leurs épouses, pendant qu'ils étaient à la chasse au zébu. Neuf mois plus tard, l'abondance des naissances de bébés café au lait ne laisserait pas de stupéfier les représentants de la croix rouge internationale.


CHAPITRE I

Où l'on se demande pourquoi Arsène a demandé un pot de rillettes

 

 

La nature printanière s'éveillait gaiement sous les doux rayons dardés par le soleil joyeux, tandis que le bouvreuil insouciant lançait sa stridulation matinale, marquant ainsi son intense satisfaction. Hercule Navet vrilla ses moustaches, et entreprit de curer sa pipe en bruyère d'Ecosse. Il tapota avec précaution le petit fourneau finement ciselé sur le rebord du banc public. Les maigres brins qui s'en échappèrent, firent le bonheur d'une troupe de fourmis. Il la bourra ensuite d'un tabac précieux, dont il s'approvisionnait chez un buraliste spécialisé de l'avenue Gambetta, ayant abandonné le caporal qui lui causait de douloureuses quintes de toux.

Il ne l'alluma pas, préférant se diriger vers le bassin où deux cygnes s'ébattaient gracieusement pour sécher leurs plumules. Il fit grincer le petit portillon, dont les charnières grippées par la rouille rendaient difficile l'accès au bassin. Puis sa main farfouilla dans sa poche afin d'en extirper quelques croûtons rassis, qu'il lança aux deux volatiles palmidés. Mais le couple d'oiseaux ne prêta aucune attention particulière à cette marque de gentillesse, et se détourna de l'importun visiteur. Stupides volailles, je mangerais bien du cygne au poivre moi..., murmura Hercule pour effacer la vexation.

 

Par acquis de conscience, le célèbre détective français saisit une nouvelle fois l'étrange télégramme que lui avait fait parvenir son ami Arsène Lucru. Le contenu en était pour le moins obscur: « Rendez-vous Dimanche matin au Zoo de Vincennes -stop- Amenez un pot de rillettes », Arsène n'en précisait pas la raison. Mais pourquoi des rillettes ? , se demanda Hercule tout en vérifiant si son 6'35 était bien chargé. Il était pourtant habitué aux frasques de son ami, à ses sautes d'humeur fréquentes, ainsi qu'à son goût du mystère, ce qui froissait parfois le tempérament pragmatique d'Hercule. Mais là, il était obligé d'admettre, malgré lui, le caractère énigmatique de la requête de son ami. Peut-être veut-il me montrer que les rillettes constituent un appât de première pour la chasse aux fauves ? Non, c'est le froid qui me fait divaguer. IL est en retard, se dit-il en consultant fébrilement sa montre. La silhouette d'Arsène apparut enfin au bout de l'allée, ses bottes martelant le gravillon.

- Et bien cher ami, j'espère que je ne vous ai pas fait trop attendre ?

- Je commençais à m'impatienter, je croyais que vous étiez resté bloqué en A.O.F., enfin n'en parlons plus, j'ai quand même une question : pourquoi m'avoir demandé d'amener un pot de rillettes ?

- Vous l'avez apporté ? Parfait. Alors, quelle est donc cette affaire pour laquelle vous me fîtes appeler ?

Les brumes matinales s'estompaient lentement au dessus de la capitale. Tous deux étaient confortablement assis dans un café-brasserie, à l'angle de la rue Lamartine, où ils avaient opérés un repli stratégique pour discuter à leur aise. Arsène, tout en tartinant copieusement ses croissants de rillettes, bénissait son ami, en lui expliquant combien il avait souffert du régime alimentaire des colonies. Ce retour anticipé, ainsi que l'heure bousculaient quelque peu les habitudes de nos amis. En temps normal, les cordialités d'usage auraient du prendre le devant, et Hercule, pourtant respectueux du protocole, se serait enquéri des parties de chasses de son ami. Mais l'urgence de la situation exigeait qu'on aille à l'essentiel, d'ailleurs les révérences n'étaient pas de mise entre les deux hommes, pour qui leur solide amitié, forgée dans les pires conditions, permettait que l'on fasse fi de la politesse. Arsène relança donc son fidèle compagnon.

- C'est-à-dire, commença Hercule, que j'ai reçu en votre absence un télégramme qui vous était adressé et..J'ai dû usurpé votre signature afin de pouvoir l'obtenir...

- Continuez, continuez !, rassura Arsène, magnanime et la bouche pleine.

- Il était envoyé par un certain Gaston Maluzet.

Le regard d'Arsène se voila à l'évocation de ce nom et de fines larmes embrumèrent ses yeux. Mais il se ressaisit ne voulant laisser paraître son émoi. «Mon Dieu, dit-il d'une voix éteinte, c'était il y a si longtemps ». Hercule, gêné par le trouble de son ami, s'assit plus profondément dans son fauteuil, comme pour se donner une contenance. Puis, il alluma sa pipe, pour mieux apprécier l'histoire dont Arsène cherchait déjà les premiers mots dans sa mémoire. L'odeur et la fumée du tabac créèrent une sorte de climat propice aux confidences, elles contribuaient à instaurer un espace protégé, qui contrebalançait la vive émotion d'Arsène. Hercule ne lui connaissait pas cette sensibilité à fleur de peau, qui contrastait fortement avec l'allure du personnage. Mais l'idée de découvrir un passé révolu, dont il avait provoqué la résurgence, l'excitait malgré lui.

Il avait du mal à s'imaginer les zones d'ombre que pouvait comporter l'histoire de son vieil ami, qu'avait recouvert une complicité qu'il croyait totale. Et, il décela toute suite une faille dans l'attitude d'Arsène, qui s'évertuait à dissimuler des détails en prétextant leur futilité. Cependant il ne broncha pas, lui faisant crédit de sa pudeur, et le respect prit bientôt le pas sur sa curiosité. Ainsi il était lié par un pacte secret à Gaston Maluzet. Hercule réprima un confus sentiment de jalousie, qui n'avait pas lieu d'être, puisque l'antériorité des faits excluait la notion de traîtrise. Le mot de pacte l'amusa pourtant, il devait s'agir de quelques promesses, prononcées avec solennité et pleines de naïveté touchante, par deux enfants, à l'âge où le sérieux se drape immanquablement de niaiserie, oui, il s'agissait sûrement d'un serment grossier. Hercule fut néanmoins surpris de constater la prégnance de ces souvenirs sur la personnalité d'Arsène, ce qui le conduisit à examiner réflexivement cette amitié qu'il croyait fondée de toute éternité, et plus en amont, son propre passé.

 

Décidément cette affaire commençait mal, bien qu'il le dît pour chacune de leurs enquêtes. A la précipitation succédait maintenant quelque chose auquel aucun des deux n'était préparé. Arsène, d'un geste maladroit, renversa la tasse de chocolat de son compère. Le liquide s'épandit rapidement sur la table ronde , et quelques gouttes formèrent une grosse perle, d'abord arrêtée par le cercle de métal qui cintrait la table, avant de tomber sur la cuisse d'Hercule. Son pantalon semblait tâché de sang séché.

- Oh ! Excusez-moi ! Je suis vraiment désolé ! Je...Je suis maladroit, je ne sais pas ce qui m'arrive..

- Ce n'est rien, ce n'est pas grave, il faudra simplement que je repasse prendre un change, cela nous retardera seulement, j'avais déjà déposé nos bagages dans la consigne de la gare.

- Ainsi vous étiez déjà prêt à partir, hein, vieux briscard !

- Vous savez bien que je ne peux résister à l'appel de l'aventure.

- Je vous remercie doublement, mes affaires sont restées à Dakar, je les ai faites suivre par cargo, car il n'était pas possible de les prendre avec moi dans l'avion, et comme votre lettre stipulait la plus vive urgence, j'ai préféré venir immédiatement, quitte à me contenter d'une garde-robe réduite, merci. Et...Je suis vraiment désolé.

- Ce n'est rien.


CHAPITRE II

Gaston Maluzet et l'étrange cadavre

 

 

Les hurlements de la scie circulaire emplissaient la pièce immaculée. Gaston Maluzet jeta un regard chargé de lassitude sur le corps tronqué qui gisait devant lui, sur la table à dissection. Maintenant amputé de tous ses membres, le cadavre avait repris des dimensions humaines. Son grade de professeur de médecine n'avait été que d'un faible secours à Gaston devant la peur provoquée par l'étrange corps. Il semblait avoir subi d'inexplicables mutations, qui étaient difficiles à mettre en rapport avec la curieuse épidémie qui sévissait sur le département. Et puis ce n'était pas son travail de préparer les corps à l'incinération. Il avait eu beau protester contre cette tâche répugnante et dégradante, qui pourtant nécessitait un sérieux aplomb ; il avait dû se rendre à l'évidence : personne ne voulait se charger de l'immonde besogne, avoir affaire à cette affreuse chose.

 

L'état de décomposition avancée avait empêché toute dissection sérieuse. Car la pourriture semblait gagner tout le corps avec une vitesse déconcertante, réduisant ce dernier en une espèce de gelée verdâtre informe, bien que le squelette connût au contraire une sorte de minéralisation, un phénomène de calcification accélérée, ou plutôt une solidification proche d'un métal refroidi. On ne pourrait garder à titre d'échantillon, qu'un prélèvement "osseux", qu'il faudrait envoyer à l'Institut Pasteur pour de plus amples analyses.

Gaston d'abord contrarié, devenait de plus en plus perplexe devant la flagrante contradiction du phénomène. Pourtant, il lui apparaissait comme possible de comprendre les deux changements en les coordonnant. Peut-être que le calcium réchauffé par la décomposition accélérait cette dernière. Mais ce n'était pas un cadavre ordinaire, puisque les os, au lieu de se vider, durcissaient. Et même la température exceptionnellement élevée de l'été, ne pouvait expliquer la vitesse du processus. Il lui fallait reconnaître son impuissance à comprendre.

Il reprit la scie pour achever sa besogne, mais la lame ripa sur le torse, dont les côtes presque jointes formaient une carapace. Il manqua de se blesser gravement dans le déséquilibre qui avait entraîné sa chute. Heureusement il n'avait pas lâché la scie. Quelqu'un coupa le moteur. Gaston se releva du sol carrelé.

-Alors Maluzet ! Un travail de Titans, n'est-ce pas ! Mais cela ne vous suffit pas, il vous faut maintenant découper le carrelage !

- De la Motte....Toujours aussi caustique à moindres frais...Mais le très respectable Docteur en Médecine ne veut pas s'abaisser à de si vils travaux ! Je voudrais vous y voir vous !

Le professeur se tenait maintenant les côtes avec les mains, ce qui ne lui retirait curieusement rien de son auguste stature. Il dénia s'approcher de Gaston, lui imposant une tape virile et paternelle sur l'épaule gauche. Ce dernier n'apprécia visiblement pas l'accolade martiale, puisque tout son buste se rétracta sous l'effet du choc.

- Ecoutez mon cher ami, ce n'est tout de même pas ma faute si vous êtes un nain !

Ce n'est pas moi qui vous ai affublé d'une si petite taille ! Il y a du travail de paperasse à terminer, laissez-moi finir ceci avant que cela ne tourne au drame ! Vous allez finir par vous blesser.

- Certes, mais vous ne manquez jamais une occasion de me rabaisser, en me rappelant cruellement que je n'ai pas le physique d'un athlète. Et puis, si vous y tenez, le four crématoire est en marche, vous pouvez faire disparaître ce qui reste de cette saloperie.

- Je m'en occupe, comme toujours. Allez vous changer, vous êtes grotesque mon pauvre ami, avec cette blouse de peintre, et grossier de surcroît. Je ne sais pas ce que deviendrait cet hôpital sans moi...Ah...Mon Dieu...

- Ecoutez De la Motte, j'ai d'autres chats à fouetter en ce moment !

- Ah vraiment ! Mon pauvre petit monsieur ! Pauvre Maluzet, il a des problèmes !

- De sérieux problèmes oui, des menaces de morts ! Tout ça à cause de cette maudite épidémie !... Riez tout votre soûl !

- Vous prenez tout au pied de la lettre mon pauvre ami. Quelques paysans bornés vous en veulent, c'est tout. De là à voir un complot !

- Les ordres du préfet vont dans ce sens, pourquoi étouffer l'affaire ?

- Quelle imagination ! Mais il n'y a pas d'affaire ! Un simple problème vétérinaire !

- Et deux hommes morts vous appelez ça un problème vétérinaire ! Et ce cadavre ! Quelle maladie le ronge ? Pourquoi refusez vous de voir les faits !

- Mais vous perdez la raison ! J'attendais plus de sang froid de votre part ! A vous entendre, on hurlerait avec vous. Il ne vous manque plus que la soutane cher ami !

- Nous verrons bien De la Motte, nous verrons bien. J'ai fait appel à un de mes amis détectives. Lui percera votre jeu trouble !

- Allez ! Retournez à vos chimères, à vos fariboles ! Tout cela pour se donner de l'importance ! Quelle époque vivons-nous, mais quelle époque !

Humilié, Gaston sortit de la pièce grommelant à mi-voix des insultes ordurières. De la Motte s'étouffa devant son propre génie : cet imbécile ne s'est rendu compte de rien. Il faudra quand même lui conseiller d'éviter les rapprochements trop audacieux.


CHAPITRE III

Où il est question d'un contrôleur trop scrupuleux

 

 

Nos amis attrapèrent le train d'extrême justesse. L'express de 13 heures 15 pour Clermont-Ferrand avait bien failli ne pas les attendre. C'était sans compter sur les pèlerins qui affluaient massivement en cette saison pour la Vierge noire, gardée dans la crypte de Notre-Dame-du-Port. On en était au moins à plus de cinq cents kilomètres, mais déjà l'hystérie se manifestait dans le voyage. L'embarquement des grabataires frénétiques, entourés d'une nuée de nonnes surexcitées, s'il retardait le départ du train, fournissait néanmoins un spectacle fort divertissant à Arsène, bien que cet afflux prévu de longue date le privât d'une place assise.

Quelques militaires en retour de permission, assistaient à la scène indifférents au tumulte. Hercule leur proposa une partie de cartes amicale mais intéressée. C'était le bon moyen pour tuer le temps utilement, en délestant de leurs soldes les naïfs qui s'étaient pris au jeu.

- Quel beffleur vous faites !, glissa discrètement Arsène à son ami, Non Messieurs je ne joue pas, je préfère les sports solitaires. Voici la grille numéro 28 de mon recueil de mots croisés, contre laquelle je vais pouvoir avec plaisir exercer toute ma sagacité, puisque le voyage m'en offre le loisir. Sur ce je vous laisse, au revoir Messieurs, et je crois de mon devoir de vous avertir, vous avez tiré un adversaire redoutable...

- Allons, allons Arsène, ne découragez pas ces jeunes gens....Mais oui, mon ami plaisante, il ne supporte pas de perdre, parce que l'autre fois j'ai eu plus de chance que lui, tout simplement...C'est çà...Bon ouverture au brelan de valets.

 

Arsène referma la porte du compartiment. Pourquoi Gaston lui avait-il envoyer ce télégramme alarmiste ? Il était certes son ami, mais pourquoi s'il se sentait menacé n'avait-il pas prévenu la gendarmerie ? Quels dangers encourait-il ? Qu'est-ce qui l'avait poussé à réclamer son aide ? Non décidément, Arsène Lucru n'avait le coeur ni à jouer, ni aux mots croisés. Il essayait de faire le point de la situation, malgré l'absence cruelle de renseignements. Gaston craignait pour sa vie, à la rigueur c'était l'essentiel.

Mais le choix du télégramme montrait le caractère urgent de l'affaire. Et le recours à un vieil ami détective privé, signifiait le défi ou l'impuissance des autorités officielles, ainsi que la nature trouble de l'affaire. Ils auraient besoin de toute leur force. Arsène opta donc pour un petit somme, qui s'avérerait utile. Il manquait de sommeil depuis son retour d'Afrique, et un peu de repos ne serait pas superflu.

Cependant il fut premièrement réveillé par une main vigoureuse qui lui secouait le paletot. C'était Hercule qui le suppliait de lui prêter quelque liquidité pour se refaire, car il avait épuisé tout le contenu de son portefeuille sur le brasier. Quelques instants, après s'être presque rendormi, la tête ballottée au rythme poussif du train et les yeux mi-clos, une seconde main (moins velue) l'agrippa à nouveau.

- Ecoutez Hercule, vous êtes tombé sur plus fort que vous, acceptez votre défaite, ou vous allez vraiment devenir le dindon de la farce, vous n'aurez plus rien de moi, ni avances, ni quoi que ce soit !

- Ah non, moi c'est Alphonse, et j'aimerais bien voir vo'te billet m'sieur ! Pasque question force, vous pourriez avoir des surprises, et j'aime autant dire que t'as beau être sapé comme un prince, c'est pas çà qui va m'empêcher de t'balancer toi et ton monocle ! Peigne cul !

Arsène analysa assez rapidement sa méprise et tendit négligemment son billet au contrôleur, comme pour lui faire l'aumône. Puis reprenant ses esprits, il décida que le ton aigre de la conversation avait assez duré, et que si elle se prolongeait, ce serait en échauffourée.

- Dites donc, petit roquet insolent, dit Arsène qui une fois relevé dépassait allègrement de deux têtes et trois coudées l'immonde petit contrôleur, il va falloir songer à s'excuser, et ceci sans délai de réflexion !

- Ah je vois, monsieur resquille, ce billet n'est valable que pour les lignes ordinaires, et de plus le compartiment où vous vous trouvez est en première classe, alors on a pas les moyens, et on flambe, c'est pas çà qui va m'empêcher de verbaliser!

- Primo je n'occupe pas une place assise, et dans ce train bondé c'est le seul couloir où j'ai pu trouver à m'installer, dans des conditions de confort qui ferait frémir un nègre ! Je suis donc au regret de vous dire que je ne partage absolument pas votre analyse de la situation. Secundo, je n'accepte pas votre grossièreté, votre manque évident de courtoisie la plus élémentaire, qui ferait pâlir le plus humble gentleman, toutefois petit rustre, vos origines agricoles excusent en partie votre ignorance des règles du savoir-vivre.

Enfin (tertio), pour bien me faire comprendre, je ne vais pas me laisser enquiquiner par un nabot à casquette de votre espèce, j'ai là un remington qui n'attend que le lieu et l'heure que vous choisirez, comme bon vous semble, afin de réparer mon honneur et de défendre votre...euh...votre point de vue ! Suis-je assez clair ? Malotru ! Maroufle !....Pieds plats !

- Arsène ! Arsène ! Ne vous emportez pas !, beugla Hercule déboulant dans le couloir tel une boule de bowling, j'ai largement de quoi vous remboursez ! Tenez ! Regardez ! ah ces petits pigeons, j'me les suis farci en beauté !

- Il ne s'agit pas de cela, mais de cet individu....

- Ah ! Bonjour monsieur-le-contrôleur, pouvez-vous me donner l'heure et le quai de la correspondance pour Garges-les-Gonnesses ?

- 18h33, quai numéro quatre, répondit l'intéressé d'un réflexe salutaire.

- Bigre, cela va être serré. Heureusement nous arrivons en gare, prenez vos bagages Arsène, vite, je le vois, là ! Quai numéro quatre. Bon sang ! Hâtez-vous, nous n'avons pas le temps de nous perdre en remerciements, enfin...Merci et au revoir monsieur-le-contrôleur...Sympathique ce contrôleur, un charmant homme, vous ne trouvez pas ? Enfin, bien aimable en tous cas. Ah, nous y voilà, quai numéro quatre...Pourvu que nous trouvions un compartiment fumeur, je meurs d'envie d'une bonne pipe, cette partie m'a littéralement épuisé. Impeccable, cette banquette est splendide !

- Vous êtes d'humeur toute guillerette mon ami, vos gains vous ont probablement requinqué, vous êtes à nouveau fringant, vif, prêt à l'aventure. Mais j'ai peur que vous vous égariez, dans votre emportement, quant à la beauté de cette horrible banquette...

- Je vois, vos mots croisés vous ont rendu amer, de tempérament maussade. Il est vrai qu'elle n'est plus de toute première jeunesse, que voulez-vous si elle reste moelleuse... Vous savez Arsène, il faut savoir parfois composer. Nous sommes en province, et nous souffrons de légers contretemps que nous déplorons tous. Prenez votre mal en patience et si ce tabac peut vous y aider, n'hésitez pas !

- Vous êtes plein d'attention, mais je vous remercie.

- Hum, cette histoire vous préoccupe, n'est-ce pas ?

- Il serait absurde de mentir. En effet, je ressasse le texte du télégramme dans tous les sens : «Venez vite, affaire de vie ou de mort, signé Gaston », je n'y arrive pas.

- A quoi ? à faire plus concis ?

- Mais non, bougre de farceur, à en comprendre la raison !

- Je vous le dis, patience ! Nous verrons bien de quoi il en ressort. Gaston Maluzet nous attend à la gare.

- Vous avez une fois de plus raison, ah c'est votre côté pragmatique qui l'emporte...votre côté auvergnat !

- Et oui, vous n'êtes plus dans la savane mon cher ami, à l'affût, prêt à bondir avant le lion. Sang froid et modération. Souvenez-vous de la Prudence d'Aristote !

- Oui, soyons circonspect.

L'homme sourit, laissant apparaître deux rangées de dents jaunâtres et malpropres, dues à l'absorption excessive de Boyard maïs. Il avait la mauvaise habitude, pourtant fort répandue chez ses congénères, de chiquer le mégot une fois éteint. Il quitta le hall de la gare et se dirigea vers un téléphone.

- Allô patron, chuinta-t-il non sans avoir recouvert le combiné de nombreux postillons, il est arrivé, mais il y en a un autre avec lui, un petit gros qui a l'air très perspicace. Ils ont réussi à prendre la correspondance, malgré notre agent...

- Alors il a réussi à quitter le Sénégal, et il ne peut être venu qu'avec son associé. Il doit s'agir d'Hercule Navet.

- Oui c'est ça, c'est comme ça que l'a appelé l'autre...

- C'est fâcheux, extrêmement fâcheux...

- Qu'est-ce-que je fais maintenant ? Je préviens le reste du groupe et fais disparaître les préparatifs ?

- Non, Non ! Nous n'en sommes pas là, l'opération doit avoir lieu, mais on va peut-être différer la mise en route du plan. A l'heure qu'il est, ils ont sûrement rejoint Maluzet, qui va s'empresser de révéler ce qu'il sait.

- On l'élimine ?

- Non, cette affaire a déjà fait suffisamment de bruit, et il ne faudrait pas attirer davantage l'attention des pouvoirs publics. Tant que nous agissons dans l'ombre, nos contacts nous restent fidèles. Et si la panique sert notre cause, la publicité ne peut que nuire à ceux qui nous soutiennent. Au moindre scandale, ils nous lâchent. Laissons les dépassés par ce qui se passe.

- Alors qu'est-ce-que je fais ?

- Préviens seulement les chefs d'équipes, pour le reste, de la discrétion avant tout, laisse couler, surtout pas de vagues...

- La Prudence d'Aristote !

- Euh...oui, c'est çà. Ibn Rah'let !

- Ibn Rah'let !

Le docteur de La Motte reposa le combiné. Encore heureux que j'ai pu faire disparaître la créature à temps, songea-t-il. Il plaça le petit pot de grès rouge à droite de son revolver. Il ferma à clef son secrétaire, tout en vérifiant machinalement si rien ne manquait. Puis il se releva péniblement, tant l'incinération l'avait épuisé. Passant devant le miroir de son cabinet, il fut presque effrayé par son propre reflet. Il sortit son peigne pour essayer de dissimuler le masque d'horreur que lui renvoyait le miroir. Bon Dieu, je montre déjà des signes de vieillissement, il va falloir que je farde ces stigmates honteuses, je ne suis pas encore prêt pour l'ultime phase. J'ai bien peur que toute cette affaire prenne des dimensions que personne ne sera plus en mesure de contrôler. Cette puissance, une fois déployée, qui pourra l'arrêter ? Peu m'importe, je serai alors intouchable.


CHAPITRE IV

Qui commence par où finissent certains illustrés pour la jeunesse

 

 

 

Pendant ce temps, autour d'un calva, Arsène et Gaston goûtaient avec un plaisir non dissimulé la joie des retrouvailles, inconscients de l'horrible drame qui se préparait quelques pâtés de maisons plus loin.

- C'est étrange, déclara soudain Arsène en partie pour escamoter le bruyant renvoi qui venait de le saisir, on dirait du calva...avec de la menthe ?

- Bien sur, intervint Micheline Maluzet, nous faisons macérer des feuilles de menthe dans l'eau de vie, c'est ça qui vous fait roter ? On en fait avec goût citron, vous préférerez peut-être mon cher Arsène !

Et elle partit d'un grand rire de chèvre décérébrée. Arsène, perplexe, se demanda si la jeune femme lourdement maquillée qui se tenait devant lui en proie à une exaltation comique cliniquement contestable, était bien la même qu'il avait connu bibliquement quinze ans auparavant. Il se rappelait vaguement l'avoir entraînée dans une promenade champêtre après l'office du dimanche, prétextant l'aspect paradoxal des Homélies de Jean Chrysostome, notamment de l'exorde où ce dernier se livre à une éloge du prêtre absent. La même qui lui avait fait remarqué, pour prolonger la discussion, que le mariage n'est point une chose vile. Et il fallait mieux ne plus y penser, ne plus se souvenir de l'exil peu glorieux auquel il avait été contraint.

Mais l'animosité du propos, qu'Arsène avait cru de bon droit déceler, le ton querelleur de l'entretien, cette recherche crispante, perpétuelle, et toute féminine de l'anicroche, étaient autant de choses qui venaient se mêler à ses souvenirs déplaisants. Ainsi que l'éducation libérale dont avait fait preuve Gaston envers sa femme, qu'il ne pouvait que constater, tout en la déplorant en son for intérieur.

- Si nous en venions aux faits M. Maluzet, dit Hercule insensible à l'atmosphère électrisée du salon Louis-Philippe.

- Vous avez raison M. Navet, si nous continuons ainsi, le calva au lieu de délier les langues, va finir par nous nouer l'estomac. Euh, chérie vous voulez bien aller préparer le dîner, pendant que je m'entretiens avec mes amis ?

- La bonne s'en occupe, chéri !

- Oui mais elle a la détestable manie de servir le rôti tiède, s'il ne tenait qu'à moi...enfin vous voilà prévenus mes amis quant à la qualité du repas qui vous attend...

- Ne mettons pas la Dame de maison en retard, intervint Hercule, et la patience du rôti à l'épreuve !

- Comme vous voulez, dînons d'abord, répondit Gaston.

Les convives prirent place sans empressement, à l'exception d'Hercule que seule sa qualité d'omnivore empêchait de dévorer les couverts. Bien qu'il eût vu un semblable numéro à la foire du Trône, où un colosse baptisé momo mangeait des assiettes et des chaînes de vélos. Son éducation lui interdisait également de scander son impatience en frappant les couverts sur la table, dont la nappe aurait pourtant et selon toute vraisemblance étouffer le bruit, rendant par là même cette démarche aussi inutile qu'extravagante. Il tapotait néanmoins le couteau inconsciemment, en le faisant rebondir alternativement sur un magnifique porte-couteau en cristal, tel un opérateur du télégraphe soucieux d'informer par un subtil codage l'état de détresse de son estomac.

- Cessez de trépigner, lui glissa discrètement Arsène mais avec affection, les hors-d'oeuvre arrivent...

Il y avait là des radis, des anchois, et du saucisson de montagne, tous agencés avec un goût décoratif évident, sur un plat sobre mais non déméritant. Les entrées allaient se révéler plus somptueuses. On les avait gâtés : terrines de sanglier, de canard avec des morceaux de truffes, pâtés en croûtes de lapins , et l'inévitable tarte à l'oignon, qui malgré son modeste titre avait été agrémentée de petits lardons. Une salade de gésiers fut improvisée en cuisine, devant l'appétit de nos amis. Ils en furent à la fois charmés et dérangés car ils n'étaient pas venus pour entamer les réserves en confits de Gaston. Pommards et Pommerols se disputaient allègrement les faveurs de nos amis.

Soudain une fricassée de cèpes s'avança majestueusement. Hercule bénissait les bolets de s'être accompagnés de morceaux d'ail et de rognons de veaux, liés par une sauce moutardée à merveille et recouverts d'un persil judicieux. Puis le rôti apparut. La viande juteuse et dorée s'ébattait en tranches, entourées d'une myriade de légumes dont le parfum de fraîcheur n'était escamoté ni par le fenouil, ni par la coriandre. Après un troisième tour de table, on put enfin amener les fromages.

L'envergure du plateau ainsi que l'étonnante diversité qui le peuplait, fut telle que Hercule eut, pendant un bref instant, l'impression que c'était tout le massif central qui lui était offert. Déjà Arsène demandait grâce, et implorait son ami de renoncer à son projet démesuré d'une exploration complète. C'était sans connaître la pugnacité et la ferme résolution de son ami. Il outrepassa les avertissements d'Arsène qui au lieu de le décourager, exacerbèrent sa combativité presque à son comble devant l'ampleur de la tâche. D'un tempérament sanguin, d'un comportement quasi taurin, Hercule faisait fi de cette morale frileuse, qui refuse l'affrontement massif, le choc frontal. Ayant englouti les trois quart du pain de campagne, dans la bataille, il eut cependant besoin d'une pause avant le second assaut, composé d'une troupe de desserts.

Il ne fut nullement impressionné par les profiteroles au chocolat assemblées en une pièce-montée arrogante se croyant à l'abri de par sa disposition, de tout coup sérieux. Il la décapita. Il contourna par contre la génoise, dont l'aridité la rendait pour l'instant invulnérable, pour prendre par surprise la tarte à l'abricot. Sans défense elle tomba bien vite, ouvrant la route vers la crème caramel. Hercule sut entamer l'architecture fragile, creusant une brèche monstrueuse dans cette dernière. Le coulis de framboises et de groseilles était maintenant à sa merci. Il le saisit, sûr de lui, ne craignant aucune résistance. Il allait maintenant pouvoir s'emparer de la place forte selon une stratégie finement élaborée. Feignant une déroute, il prolongea son mouvement de repli jusqu'à ce qu'il se trouve sur les flans de la génoise. Simultanément, ignorant le péril, il déversa du coulis dans son assiette et arma sa main gauche de la pelle à tartes. Puis en un éclair, il déposa une part de génoise dans son assiette, et avant que celle-ci ait pu absorber quoique ce soit, il déversa à grand torrent du coulis sur sa captive. Il l'avait vaincue. Elle prenait maintenant une teinte sanglante. Il était trop tard pour la pruderie ou pour la honte. Le vainqueur avait tous les droits. Il la consomma lentement.

- Et bien vous avez un rude appétit Monsieur Navet, dit Micheline Maluzet avec une pointe d'amertume dans la voix.

- Certes, chez les Navet on a une prédisposition aux plaisirs de la table, avoua fièrement Hercule.

- Je vois, conclut Micheline déçue.

- Ce dîner était succulent, si vraiment, une merveille. Mes compliments à la....

- Dame de maison !, coupa Arsène qui sentait poindre la bourde.

Il avait tout de suite compris le désespoir secret qu'essayait de cacher Micheline. Et il lui fallut déployer des trésors de psychologie pour réparer l'affront que l'étourdi Hercule avait fait subir à Micheline sans s'en rendre compte. Il avait du mal cependant à comprendre l'attrait érotique que pouvait exercer la frénésie alimentaire de son compagnon. Si ne ce n'est peut-être le spectacle de la vigueur, qui devait probablement manquer à l'infortuné Gaston. Il n'aimait pas l'ambiguïté de sa position, car ses propos rassurants voire ses compliments semblaient discrédités par le fait même que c'était lui qui les tenait. Mais il fallait bien reconnaître que Hercule n'avait eu d'yeux que pour les mets, et essayer de réconforter Micheline contre son gré. Et également le pauvre Gaston.

- Well, mon cher Gaston, avez-vous toujours de ces formidables Londrès ?

- Ainsi que de ce brandy à réveiller un mort, répondit Gaston.

- Monsieur Navet veut peut-être un café ?

- Non merci madame Maluzet, une bonne pipe me suffira.

- Ah vieil ami, toujours insensible aux charmes des cigarillos, à l'attrait des Ninas de la Havane, s'autorisa Arsène.

- Je n'en démordrais pas, chacun ses goûts, rétorqua Hercule conciliateur mais à côté de la plaque.

Ils passèrent au salon. Comme promis Gaston sortit les alcools, qu'il disposa avec une minutie savante sur le guéridon à sa droite. Puis il bredouilla quelques confuses explications à l'attention de sa femme, qu'il réussit à congédier. A peine avait-elle quitté la pièce, qu'il plongea la main dans son veston et finit par brandir sous le nez d'Arsène une pile de lettres assassines.

- Vous voyez, j'ai eu raison de vous appelé, hein ? Il s'agit bien de menaces de mort, je ne me suis pas trompé, hein ? Mais pourquoi ?

- Calmez-vous cher ami, tempera Arsène, ces lettres ont pour but de vous effrayer, ne donnez pas satisfaction aussi rapidement à leurs expéditeurs.

- Vous en avez de bonnes Arsène, c'est ma vie qu'elles menacent !

- Ce que veut dire Arsène, intervint Hercule entre deux bouffées, c'est que vous ne serez pas tué par ces lettres, tout ceci fait parti d'un processus qui a pour but de vous pousser à fuir. La méthode en est lâche, et leurs mystérieux auteurs veulent seulement vous éloigner ou vous neutraliser pour un temps. Un meurtre amènerait une enquête officielle, or ce qu'ils recherchent en priorité c'est bien l'anonymat.

- Oui, reprit Arsène, on souhaite vous évincer par la méthode douce, que vous disparaissiez par vous même, et non vous éliminer.

- Quitte à me supprimer par la suite !

- Nous en sommes à l'analyse de la menace, voyons plutôt ce que vous reproche votre ennemi.

- Et le cercueil dessiné en filigrane !

- Notre corbeau a un sens esthétique aigu du macabre, un souci de la mise en scène qui va peut-être nous être très utile.

- La piste des enveloppes ! Je serai déjà mort !

- N'esquivez pas la question, rugit Hercule, les lettres parlent de cadavres, vous traitent de « pourriture de nécrophage »...

- Oui, renchérit Arsène, cessez de nous importunez avec VOTRE mort ! Je vous ai déjà dit que la peur était l'effet recherché. Je commence à croire que vous vous réfugiez dans la panique, pour nous cacher le mobile du corbeau !

- D'accord, avoua Gaston, il y a eu quelques décès peu ordinaires, une sorte de...maladie encore inconnue...une espèce de choléra extrêmement actif...et sur ordre du préfet, les corps n'ont pas été rendus aux familles. Craignant une épidémie, nous les avons brûlés dans le crématorium de l'hôpital. Auparavant des animaux infectés avaient été découverts par le garde champêtre et nous les avions enterrés dans de la chaux vive. Mais hier, c'est le corps du garde champêtre que j'ai dû incinérer...

- Well, que des mesures sanitaires aient été mal perçues n'explique toujours pas l'acharnement du corbeau. Que le retour aux cultes païens même sous couvert médical ait choqué l'opinion chrétienne, ne permet pas de comprendre les agissements du corbeau. Pourquoi la famille d'un défunt vous en voudrait-elle subitement ? Après tout, vous n'avez fait que ce qui s'imposait en pareil cas. Mais il est vrai que le culte des morts est une chose très sensible, j'ai moi-même assisté, d'ailleurs, à un rituel fort curieux en AOF, qui...

- Nous sommes en Auvergne, Arsène, écoutons le reste de l'histoire, intervint Hercule.

- C'est que...Afin d'éviter une panique générale, nous avons passé sous silence la possibilité d'une épidémie. Malgré toutes nos précautions, une famille nous a sommé de lui rendre la dépouille de l'un des siens, pour lui donner une sépulture convenable...

- Vous voyez Hercule, l'importance du culte des morts...

- Je peux poursuivre ? Merci. Et donc, j'en ai immédiatement informé le préfet. Pour ne pas froisser ces fervents catholiques dans leur foi, on les a autorisé à venir à l'hôpital, pour l'extrême-onction. Ceci a donné lieu à un incident, car quand ils ont vu le cadavre, ils m'ont vivement insulté croyant que, selon leurs termes, j'avais : «commencé mon immonde besogne ». Je leur ai intimé l'ordre de se calmer, je leur ai dit que la douleur les égarait et que je n'étais en rien responsable de la maladie de leur parent. Le prêtre s'en ait alors mêlé, a assuré que je serais puni pour mes méfaits (tout juste s'il ne m'a pas maudit), et que c'était là un châtiment, les signes d'une colère divine. Depuis la rumeur de ma responsabilité croît, et toute cette affaire tourne à un imbroglio mystico-politique. La population est divisée, et tout ceci fournit l'occasion d'un conflit sourd entre partisans du maire et de l'église. A en croire les exhortations du prêtre, l'oeil du mal serait sur nous et l'apocalypse toute proche... Voici les faits messieurs.

- Well well well, psalmodia Arsène.

- Hum, hum, hum, rétorqua Hercule.

- Vous êtes perplexes, dit Gaston ragaillardi par l'alcool de prunes.

- Quelques points dans votre histoire demeurent cependant obscures. Il faudra vérifier certaines choses. Parmi les questions qui m'assaillent, il y en a une qui s'impose malgré le tumulte que vous avez provoqué dans mon esprit : Quel est le nom de la famille qui vous a causé du tracas ?

- La famille Bourdet, pourquoi ? Oh mais je vous vois venir Arsène, Les Bourdet sont une famille respectée, n'allez surtout pas les importuner avec vos questions ! Vous ne réussiriez qu'à les monter davantage contre moi, si cela est possible.

- Le nom du garde champêtre ?, demanda Hercule à son tour.

- Joseph Granier, je crois, mais lui n'a pas de famille.

- Bien, nous avons assez d'éléments pour commencer notre enquête !, s'exclama Arsène. Mais pas de précipitions, opérons comme sur du velours ! Et avant toutes choses, prenons une bonne nuit de sommeil !

- Je vous suis sur ce coup là !, bailla Hercule.

- Vos chambres sont à l'étage, je vous y conduis, je suis moi-même fatigué, dit Gaston en éteignant la lumière.


CHAPITRE V

D'un point qui cloche qui empêche Hercule Navet de dormir

 

Hercule se tourna pour la sixième fois dans le lit.

- Alors vieux frère, on ne trouve pas le sommeil, murmura Arsène d'une voix presque inaudible.

- C'est que, je vois mal de quels éléments nous disposons à l'heure actuelle pour notre enquête...Nous avons certes, fort bien dîné, mais pour le reste : Que d'nib !, finit par avouer l'homme corpulent.

- Morbleu ne soyez pas défaitiste comme un ventre-mou qui rend les armes à la première embûche venue, à la première escarmouche sérieuse !

- Alors vous avez déjà votre petite idée sur toute cette affaire, et vous gardez le silence exprès pour m'empêcher de dormir !

- Pas le moins du monde ! Et puis soyez logique : comment mon silence vous empêcherait-il de dormir !

- Assez d'ironie facile, vous voyez parfaitement ce que je veux dire !

- Holà ! mettez un bémol, monsieur, à vos récriminations ! Je ne vous cache absolument rien, nada.

- Alors qu'avez vous appris ?

- Je vous l'ai dit : rien.

- Comment ça "rien" !

- C'est la pure vérité, "rien" ! Je n'ai rien conjecturé, je n'ai pas le moindre élément, pas la plus mince idée.

- Mais je croyais que...enfin tout à l'heure avec Gaston ?

- Gaston a besoin d'être rassuré. D'autre part il serait bon que vous compreniez qu'une réputation s'entretient.

- Quitte à mentir ?!

- Mais pour qui me prenez-vous Mortecouilles ! Que diable nous ne sommes pas dans un de ces romans policiers à quatre sous, où l'apprenti détective déduit en un seul coup toute l'affaire, où à partir d'un indice choisi pour son indifférence voire sa familiarité, il dénoue toute l'intrigue, et ceci au nez et à la barbe de tout les professionnels ! Non mon cher ami, soyez réaliste !

- Mais je croyais...

- Assez discuté, dormons à présent si vous le voulez bien !, grogna Arsène, prêt à mordre si Hercule insistait davantage.

- Hum, cette affaire commence mal, dit Hercule en se retournant.

Quand il se réveilla, il était seul dans la chambre, jusqu'à ce que la bonne entre, portant sur un plateau en argent un grand bol de café noir, à côté duquel se trouvaient quelques pâtisseries qui ressemblaient vaguement à des hosties.

- Bonjour Monsieur, dit la soubrette, Monsieur a bien dormi ?

Surpris par cette présence féminine impromptue, Hercule crut défaillir.

- Mais où est Arsène ?, parvint-il à articuler.

La servante continua sa procession jusqu'au chevet du lit avant de répondre :

- Monsieur Lucru est sorti. Il s'est levé avant tout le monde et m'a laissé comme consigne de vous apporter un café noir, car vous ne supportez pas le lait.

- On vous a bien renseignée, mademoiselle ?

- Toinette, oui je sais, ça fait beaucoup rire au village, on m'appelle l'autrichienne des fois, ou la bergère, enfin faut laisser dire, tant que c'est pas méchant.

- Mais c'est un fort joli prénom, mentit Hercule à contre coeur.

- Attendez qu'j'vous esplique, c'est à cause de mon deuxième prénom, c'est Marie.

- Je m'en serais douté, Toinette !, protesta Hercule furieux.

- On d'vine tout d'suite qu'vous êtes détective. C'n'est que le père Mathieu qui m'appelle comme ça, quand il est saoul comme un cochon...

- Bien, bien vous pouvez disposer, maugréa Hercule.

Peu après, alors qu'il trempait vigoureusement un gâteau dans l'immense bol, Arsène franchit la porte, l'air satisfait.

- Vous venez de manquer Toinette, souffla Hercule entre deux bouchées.

- Où est mon after-shave ?, s'exclama Arsène, s'activant brusquement.

- Je vous ai dit qu'elle est partie, répéta Hercule un large sourire aux lèvres, happant presque entièrement le bol.

- Il ne s'agit pas de cela...Ah le voilà ! Je me sens mieux.

- Allez vous finir par m'expliquer votre comportement !

- Et bien voyez vous, pendant que vous ronfliez, je suis allé faire un tour, comme on dit, dans le bois, où j'ai découvert le cadavre de ce qui devait être un lièvre. La puanteur de cette charogne a failli me faire tourner de l'oeil, elle a même imprégné la jaquette de mon veston, incroyable non ? Mais le plus curieux c'est que le corps de l'animal n'était rongé par aucune vermine, pas le moindre asticot...

- Et alors ?

- Vous ne comprenez pas, Gaston a dit vrai, il y a une épidémie.

- Bah, fit Hercule nullement impressionné par la découverte de son ami, j'ai vu des calendosses dépérir sans le secours de bloches. Peut-être des spores de champignons?

- Oui, l'animal avait l'air moisi, parasité par je ne sais quel champignon maléfique. Mais tout ceci n'explique pas pourquoi des mouches ne sont pas venues y loger leurs oeufs...Ou même des larves déjà existantes dans le sol...

- Bonjour messieurs, salua Gaston, Ah, vous n'êtes pas encore prêts, je vous attends en bas, pour...enfin, pour m'accompagner à la morgue. A tout de suite.

Arsène fouina dans sa musette.

- J'espère que vous n'avez pas ramené le garenne crevé ! tressaillit Hercule, nous ne pourrions même pas faire un bon latepem !

C'était sans doute le climat champêtre qui faisait retrouver à Hercule les accents de ses plaines natales d'Aubervilliers (où il avait encore quelques copains de régiment). Arsène extirpa de la sacoche un mystérieux objet contondant à la grande surprise de son camarade. Hercule fut vite déçu par l'état déplorable de l'objet.

- C'est tout ce que vous inspire ma découverte !, toussa Arsène médusé devant le peu d'intérêt que manifestait son compagnon.

Hercule se retourna. Il prenait des habitudes d'enfant gâté avec le temps. Et la moue capricieuse de son ami aurait certainement paru ridicule à Arsène, s'il n'avait été excité par l'objet.


CHAPITRE VI

Du savoir entomologique et plus particulièrement des abeilles

 

Le professeur De La Motte, Edmond De la Motte, que l'allitération boiteuse en m et la paronomase calamiteuse de son patronyme auraient agacé si elles ne s'étaient jointes à une particule, qui malgré son indigence réussissait encore à imposer un certain respect à la canaille républicaine et anti-papiste, relâcha le store de sa fenêtre, par laquelle il venait d'apercevoir l'expédition matinale qui bientôt allait s'immiscer dans tout le bâtiment. Il gagna à petits pas mais à grandes enjambées la cheminée, dont le lourd volet métallique interdisait à toutes bûches le passage à l'âtre. Il fit cependant basculer d'un geste habile l'un des tisonnier, celui dont le pommeau représentait Vulcain, qui ne freinant plus le ressort permit au volet une remontée aussi spectaculaire que silencieuse.

Quelques voix masculines, s'échappant des entrailles découvertes, devinrent plus distinctes, une fois que l'écho perturbateur, qui leur conférait une sonorité d'outre-tombe, se stabilisa.

- Alors c'est ici que vous travaillez. Comme c'est étrange. J'aurais vu cela plus grand. Remarquez, je fréquente rarement les dispensaires, ces endroits ne m'inspirent guère confiance...

- Oui, vous avez raison Hercule, ces pièces maculées ont largement de quoi émoustiller une âme sensible. Mon pauvre Gaston, je vous plains sincèrement de passer ici le plus clair de votre temps.

- Vous savez Arsène, tout le monde ne peut pas travailler à son compte. Et puis en comparaison de mes trois années d'internat à la Salpêtrière, cet établissement est tout à fait enchanteur. Si calme, jusqu'à ce que...

- Oui, l'épidémie...Vous m'aviez parlé d'un cadavre, celui du garde-champêtre, non?

- Je l'ai incinéré, je vous l'ai dit hier soir, enfin non, c'est...C'est De la Motte qui s'en est chargé.

Le professeur toussa nerveusement.

- Tiens tiens tiens, dit soudain Hercule à quatre pattes (comme au matin de sa vie) sous la table à découper, : un long cheveu blond...

- Ah oui, répondit Gaston, votre découverte n'a rien de sensationnel M. Navet.

- Oui, il eut été étonnant qu'il découvrît un loukoum à la noisette !, plaisanta finement Arsène, qui avait fait escale à Oran avant de rejoindre Paris.

Hercule apprécia le trait d'esprit de son compagnon, et c'est à grand-peine qu'il parvint à garder son sérieux afin de connaître l'heureux possesseur du cheveu. Gaston voyait trois éventualités, puisqu'il y avait trois personnes dont la surface capillaire aurait pu l'accueillir sans venir dépareiller l'ensemble. Il y avait tout d'abord et par ordre de vraisemblance le professeur De la Motte lui-même. Venait ensuite mademoiselle Guillot, l'infirmière en chef, et enfin le jeune interne Raoul Bonnemaison, dont la tignasse au teint nordique s'attirait les faveurs des dames. Mais Gaston voyait mal comment ces deux derniers se seraient trouvés là. De plus le professeur était atteint, entre autre, d'une calvitie virulente, ce qui n'était pas sans réjouir Gaston. Oui, c'était sûrement un cheveu à De la Motte.

- Et bien je ne vois aucun tueurs à gages dissimulés dans les placards, continua Arsène de plus belle.

Gaston fut choqué de ce qu'Arsène trouvât encore le moyen de plaisanter, et il se demandait, tout en prenant conscience de la lenteur avec laquelle il avait été amené à trouver légitime cette question, pourquoi il avait fait appel à ces deux hommes. Visiblement ils récusaient le sérieux de cette affaire, était-ce par snobisme? Peut-être la jugeaient-ils avec trop de professionnalisme, n'y voyant que son caractère indigne ? Ai-je eu tort, se dit soudain Gaston. Après tout c'était peut-être leur manière de travailler, dans l'allégresse, ou bien essayaient-ils de le rassurer malgré lui, de le détendre moralement ? Hercule introduisit sa tête dans le four, tout en inspectant les parois. Il lui apprit que celui-ci pouvait monter jusqu'à 800 C°.

A cette information, Hercule jura que c'était là un endroit où il n'aimerait pas d'aventure être enfermé. Surtout que la combustion devait être des plus remarquables puisque le conduit de la cheminée ne comportait aucun clapet. Et malgré cela, il remarqua stupéfait l'état de propreté impeccable qui y régnait. Arsène quant à lui, s'amusait à deviner le sexe des occupants de la morgue, en tirant sans ménagement sur les casiers coulissants. Zut ! perdu, encore une petite vieille, dit-il en pouffant. Puis il proposa à Gaston, par un moyen détourné, de l'accompagner dans les jardins, tandis qu'Hercule continuerait son inspection.

- C'est bien ce que je pensais, dit-il soudainement après avoir longuement contemplé le spectacle d'une abeille butineuse.

- Quoi ?, hurla Gaston proche de l'hystérie, vous m'avez entraîné dans les jardins uniquement pour me montrer la récolte du pollen !

- Apis mellifica, mon cher ami, il y a des ruches pas loin d'ici ! J'en mettrai ma main au feu, sourit Arsène.

- Ah ah, c'est formidable, tout bonnement magnifique ! Je suis là à parler miel, pollen, ruche, alors que ma vie est menacée !, éternua Gaston plein d'une ironie mordante.

- Oui, reprit Arsène plus sérieusement, il y a des abeilles, car elles ne sont pas gênées par la fumée du crématorium. Sans être moi même apiculteur - ni même chauffagiste-, j'ai noté qu'il n'y a qu'un seul conduit d'évacuation pour les gaz brûlés : cette énorme cheminée...

- Ce qui veut dire ?, demanda Gaston calmé mais maintenant perplexe.

- Ce qui veut dire que tous les postes de chauffe y sont reliés.

- Et alors ?

- Il n'y a qu'un seul conduit d'échappement pour tout le bâtiment.

- Ah oui, j'avais déjà remarqué les odeurs refoulées du crématorium dans mon bureau.

- C'est par votre poêle à charbon que ces odeurs pénétraient dans la pièce.

- Ce qui veut dire ?

- Ce qui veut dire que lorsque le four n'est pas utilisé, toute cette installation fournit un réseau d'écoutes tout à fait remarquable. Car dans votre empressement, vous n'avez sûrement pas remarqué que le cabinet du professeur De la Motte est à la stricte verticale du crématorium, et que ce dernier nous a vu arriver.

- J'y suis !, s'exclama Gaston, vous saviez depuis le début que le professeur espionnait notre conversation par le biais de sa cheminée ! Quel sot je fais ! D'où votre comportement d'irresponsable joyeusement ludique ! Oh pardonnez moi Arsène j'ai été jusqu'à douter de vos capa...de vous. Quel imbécile ! Je...

- Allons, allons, quand j'ai reçu ce télégramme, mon sang n'a fait qu'un tour : Vous, Gaston Maluzet, étiez en danger de mort ! Je suis venu en souvenir du passé, et aussi parce que la notion d'amitié a quelque valeur à mes yeux. Je suis bien résolu à démêler toute cette affaire. Mais ma tâche sera grandement facilité si nous avons un coup d'avance sur nos adversaires. Inutile et même dangereux de leur laisser le moindre avantage.

- La première étape si tu veux éviter un piège, c'est de reconnaître l'existence du piège.

- Je vois que nous nous comprenons, sourit à nouveau Arsène, alors vous n'avez pas oublié...

- Non, il me reste quelques maximes, mais j'ai tendance à en oublier le sens. Qu'allons nous faire ?

- Well, premièrement continuer à jouer la comédie comme nous le conseille la sentence de notre vénéré maître. Quoi de mieux pour brouiller les pistes ! De la Motte ne doit pas se douter de l'existence d'un piège, ainsi il ne le verra pas.

- Vous soupçonnez donc le professeur !, reprit Gaston interloqué, il est vrai que je ne le porte pas particulièrement dans mon coeur, et qu'il pourrait bien être un... un ennemi...mais sur quoi vous basez-vous pour affirmer sa culpabilité, nous n'en avons aucune preuve ?

- La preuve il l'a fait disparaître mon cher ami ! Vous même ! Vous même, l'avez nettement établi !, répondit Arsène avec malice, quelque peu lassé cependant de la lenteur de son ami ainsi que de ces périphrases et autres litotes.

- Qu'allons nous faire ? Le pousser à la faute ?, répéta Gaston, étalant d'un coup son embryon lacunaire de connaissances tactiques.

- Nous, non ! Vous allez continuer à jouer votre rôle sans zèle particulier.

Gaston Maluzet était enchanté par le choix du coupable, aussi ne cherchait-il pas par ses questions à essayer de justifier le choix de son ami. L'unique objet qui le préoccupait pour l'instant, était plutôt la manière dont Arsène s'était pris pour faire porter son faisceau de présomptions sur le professeur. Comment diable avait-il fait pour deviner derrière le masque de respectabilité la figure monstrueuse du criminel ? Et même en l'absence cruelle, mais sûrement passagère, de preuves, Gaston plaçait toute sa confiance dans la sagacité d'Arsène. Quel virtuose de l'enquête, songea-t-il plein d'admiration pour son ami jusqu'à ce que son enthousiasme se calme sous l'effet d'une objection rationnelle et morbide : et si ma mort constituait la première et la dernière preuve ! Le...Le chef d'inculpation, le flagrant délit...Gaston, en proie à un trouble clinique manifeste, mélangeait non seulement à tout va la terminologie de prétoire mais également des pensées antagonistes qui l'amenaient à ne plus approuver le génie du maestro, qui se passait maintenant un oeillet à la boutonnière. Est-ce un signe de deuil anticipé, se demanda Gaston. Il se ressaisit et interrogea Arsène sur un mode qu'il voulait neutre afin de ne pas ennuyer son ami et montrer la crainte qui le tenaillait.

- Qu'est-ce qui vous fait dire que De la Motte est...

- Voyez-vous Gaston, l'interrompit Arsène avec le ton calme du pasteur qui encadre ses brebis, je ne crois pas en une quelconque malignité de la Nature. C'est une conviction profonde, que j'ai acquise très jeune, et que mon expérience n'est jamais venue démentir. Je crois que la Nature est foncièrement bonne, et que tout le malheur vient de l'humanité....Les vols, les meurtres, les guerres....Oh, bien sûr les maladies nous paraissent naturelles, cependant cette crédulité ne doit pas nous conduire à la condamnation. Car voyez-vous, franchir ce pas, c'est en quelque sorte inverser les responsabilités, c'est devenir l'adversaire, celui qui ne croit pas en la puissance de la Nature. C'est l'homme qui se sert, et introduit la finalité pour faire le mal. C'est pourquoi je ne serais pas surpris si derrière la mystérieuse épidémie, nous trouvions une âme malade, un cerveau qui doit néanmoins posséder une connaissance certaine...Quel rôle joue le professeur De la Motte dans tout ceci ? Peu importe à la rigueur ! Nous ne tarderons pas à le découvrir. C'est notre tâche ingrate, notre lot misérable, à nous autres de dénouer les intrigues du malin. Mais qu'il soit impliqué, et peut-être à un degré que nous ne pouvons encore imaginer, cela ne fait aucun l'ombre d'un doute. Voyez-vous mon cher Gaston, il ne nous importe pas de punir, il faut juste résister à la tentation...

- Ah je suis toujours aussi ému, lorsque j'entends Arsène réciter le sacerdoce du détective ! J'ai beau le connaître par coeur, il me fait toujours le même effet. Vous vous êtes trompé de vocation !, intervint Hercule qui avait rejoint les deux hommes.

- Ah vous êtes là, Hercule, mon cher ami, vous tombez bien, répliqua Arsène qui n'aimait pas qu'on lui cassât ses effets.

- Et bien Messieurs, à ce soir, je retourne à mon poste, déclina Gaston encore troublé par la tirade d'Arsène.

- Vous ne changerez donc jamais...Hum toujours aussi cabotin, dit Hercule miséricordieux une fois Gaston parti.

- A chacun ses petits défauts. Mais parlez moi du crématorium, de nouveaux indices ?


CHAPITRE VII

Nos amis passent à l'action

 

Hercule n'avait pas fait choux blanc. En plus du cheveu blond, il avait trouvé des éclats d'ongles. Mais le plus intéressant c'est qu'il n'avait découvert aucune urne pleine. Le four étant impeccable, les cendres devaient être conservées quelque part. Vous ne pouvez rien arguer de ce fait, lui avait objecté son compagnon. Hercule ne s'était pas laissé démonter. Puisque le défunt Joseph Granier n'avait pas de famille, l'urne avait dû rester au crématorium. Hercule excluait l'hypothèse d'une dispersion, car les consignes du préfet stipulaient qu'il fallait éviter toute propagation, le mode de transmission de l'épidémie étant inconnu. Il l'avait lu sur un formulaire épinglé au tableau d'affichage.

- On a déjà enfreint ces consignes, remarqua Arsène judicieusement, la mise en bière du Bourdet.

- C'est pourquoi je pense qu'on les a enfreintes une seconde fois mais pour une toute autre raison, que j'ignore, affirma Hercule que la violation d'un ordre émanant de l'Etat choquait.

- Well, quel est votre avis ?

- Et bien d'après moi ces cendres n'ont pas été dispersées. Et à partir de cette hypothèse de travail on arrive à des questions fort intéressantes. Pourquoi ne sont elles pas au crématorium ? Elles n'ont pas été envoyées à Paris (j'ai vérifié le registre des bordereaux d'expéditions, pendant l'absence de la secrétaire, le nombre de pauses café dans les établissements publics est tout bonnement ahurissant). La solution est alors d'une simplicité déconcertante : puisqu'elles ne sont pas dans une urne au crématorium, celui qui a brûlé le corps a conservé les cendres !

- De la Motte ! Mais pourquoi ?

- Qu'en sais-je ! Mais je suis à peu près sûr qu'il n'a pas dispersé les cendres.

- Oui, continuez.

- Tout d'abord, il s'agit d'un professeur de Médecine, ne l'oublions pas. Son devoir s'accorderait avec les consignes du préfet : éviter tout risque de propagation. De plus son intérêt a du être vivement excité : songez, un pareil spécimen humain ! Il a donc gardé les cendres pour faire ses propres expériences. Il veut découvrir ou établir si même brûlées les restes sont encore virulents.

- Je suis d'accord avec vous, mon cher Hercule, jamais un homme de science n'aurait consenti à faire disparaître totalement un sujet aussi passionnant. C'est à contre coeur qu'il a dû brûlé le spécimen. Ainsi il respectait en partie les ordres du préfet. Par contre ce qu'il compte faire avec les restes...Je pense que vous concluez trop vite mon ami.

- Que voulez-vous dire ?

- Il nous manque le mobile. Votre trame est bonne, elle englobe les éventualités contraires, c'est donc la bonne. Il est évident qu'il a gardé l'urne qui contient les cendres de feu Joseph Granier, cela nous en sommes parfaitement convaincus. Mais pourquoi ? J'ai bien peur que cette question basique remette en cause tout l'édifice de votre raisonnement, en le sapant. A-t'il agi par orgueil ? Prouver aux autres qu'il peut éradiquer l'épidémie ou les empêcher d'arriver au même résultat, ou même faire une culture afin de l'étendre ! Oui je sais, tout ceci semble absurde, il n'en reste pas moins qu'il nous manque le mobile. Et sans ce dernier, on pourrait aussi bien alléguer qu'il a mis l'urne en sécurité afin d'empêcher tout accident...

- Vous pensez à ce que je pense ?

- Oui.

Arsène Lucru et Hercule Navet regagnèrent donc l'hôpital prestement. Gaston était dans son bureau. Nos deux comparses reconnaissaient la voix qui était en conversation avec une femme. Ils ne s'attardèrent pas et arpentèrent l'escalier qui menait aux étages. Le couloir était désert. Pas âme qui vive, se dit en lui-même Hercule, en s'assurant que son 6'35 était toujours dans sa poche revolver. Arsène fit signe à son compagnon de le suivre et ils continuèrent leur ascension. Arrivés au quatrième étage, ils hésitèrent à s'engager dans le couloir, dont le parquet sûrement grinçant aurait trahi leur présence. Pourtant, le cabinet du professeur De la Motte était bien là, au fond, la dernière pièce sur la droite. Arsène, plus souple que son valeureux comparse se déchaussa. Il lui confia ses mocassins vernis, taillés à la serpe dans une gigantesque peau de crocodile. En collant son oreille sur les portes voisines, il apprit qu'il ne pourrait être surpris par ce côté là. Puis d'une agilité féline, il s'approcha de la porte, sans que le sol boisé n'en souffle mot. Selon les moeurs d'un valet de chambre, Arsène s'assura qu'il n'y avait personne dans la pièce.

Il dégaina un petit étui qui semblait plus fait pour y ranger des cigarettes que pour pénétrer à l'improviste dans une pièce.

Mais que fait-il ?, murmura Hercule. Il vit alors Arsène crocheter la serrure avec une habileté qui le surprit. Il entra. Hercule étouffa un juron. Il répugnait à ces manières de monte-en-l'air. Bien-sûr, les méthodes d'Arsène n'étaient pas pour le moins orthodoxes. C'était d'ailleurs un motif suffisant pour le priver de sa licence de détective. Mais il fallait reconnaître que la situation exige parfois quelques entourloupes à la légalité. Et en voyant le plaisir canaille que prenait son ami à opérer dans une marge floue, aux limites de la confusion des genres, Hercule sourit malgré lui, bien qu'il fût complice de ce qu'il était convenu d'appeler un fric-frac. Après tout, pour l'instant, il s'agissait d'une simple effraction.

Soudain la tête d'Arsène sur le seuil de la porte le tira de ses pensées. Mes pompes, chuchota-t'il. Enfin c'était à son tour d'agir, car son gabarit l'avait jusqu'ici tenu hors du coup. Il lança les mocassins à Arsène, qui les intercepta comme s'il s'était agi d'un vase Ming du XIVe siècle. Et il lui fit comprendre, en utilisant comme langage un sabir qui se composait d'éléments disparates empruntés à l'alphabet des sourds, au jargon des voleurs, et à l'école du mime de Paris, qu'à la moindre alerte il lui faudrait tousser. Pourquoi tant de complication, j'ai pas été en Afrique du Nord, mais le dernier des imbéciles venu sait ce qu'il faut faire en pareil cas, se dit Hercule vexé que son ami eût à expliciter cet artifice, avant de se rendre compte de sa bourde implicite. Le tête d'Arsène disparut à nouveau.

La pièce était meublée avec un goût étrangement baroque. Arsène avait l'impression de se trouver chez un antiquaire du canal St-Martin. Une tenture mauresque aux couleurs chamarrées égayait cependant le pan droit. A côté d'une mappemonde, dans laquelle Arsène découvrit quelques apéritifs et non des bijoux provenant d'un galion espagnol coulé par des pirates au large de l'intersection du tropique du cancer et du méridien 23 dans les caraïbes en 1648, il y avait, posé sur un guéridon, le dernier phonographe de chez Pathé, avec un 73 de Cole Porter, Anythings goes. Sur le bureau du professeur, on pouvait voir étalées méthodiquement des gazettes de toute l'Europe.

God dammed, gloussa Arsène en apercevant sa photo à la page vingt du Times. C'était un long article consacré à l'étonnante affaire qu'ils avaient résolue en Ecosse .

Arsène se glissa jusque la bibliothèque du professeur. Une encyclopédie médicale en occupait la plus grande part. Il nota le titre incompréhensible de la thèse d'habilitation de De la Motte. Il faudrait câbler à Sigmund Wiesenberg pour avoir quelques éclaircissements. Pourvu qu'il soit toujours en A.O.F., se dit Arsène avant de se saisir de l'étrange volume dont la reliure en attestait l'authenticité, ça par exemple, tiens donc ! l'édition originale des Histoires prodigieuses de Boaistuau ! Mais il ne fallait oublier pourquoi il était là, aussi Arsène se dirigea vers le secrétaire du professeur. Parmi tous les fichus bibelots, carafes vénitiennes, théières persanes, Arsène ne voyait aucune urne funéraire. Il décrocha un de ces fixe-chaussettes qu'il accoupla à l'un des instruments qui lui avait déjà servi auparavant. la porte ne résista pas longtemps. Mais tout d'un coup, il entendit tousser. By Jove ! pas une minute à perdre, il faut que tout soit à sa place, le patron va arriver !, s'exclama Arsène en faisant disparaître toutes traces de son passage, qui quelque soit la délicatesse du visiteur ne manque jamais pour des yeux exercés. D'un bond, il fut sur le seuil et rejoignit Hercule, pris d'une quinte de toux.

- Glissons nous là !, murmura Arsène en poussant son compagnon rondouillard dans le placard à balais tandis que le professeur Edmond De la Motte gravissait les dernières marches de l'étage.

Puis il entendit, après un instant d'hésitation le professeur qui refermait la porte de son bureau. Arsène entrouvrit le placard. Personne sortons !, dit-il, le nez dans l'entrebâillement de la porte. Ils dévalèrent, avec une retenue d'homme du monde, les escaliers. Ils gardèrent de cette escapade rocambolesque une adrénaline persistante et un balai que le veston d'Hercule avait cru bon d'emporter. C'est pourquoi, une fois dehors, Arsène commenta ainsi la situation :

- Vouliez-vous nous faire passer pour des hommes d'entretien mon cher Hercule, c'est un peu mince comme couverture !

- Ah ah ah, cela faisait longtemps que je ne m'étais pas aussi bien amusé, avoua Hercule, quelle frousse dites donc quand j'ai vu le professeur venir dans notre direction ! Cela me rappelle les plaisanteries de potaches que nous faisions au Collège St-Antoine ! Mais plus sérieusement qu'avez-vous découvert ?

- Et bien j'ai réussi à fracturer le secrétaire du professeur !, fanfaronna Arsène.

- Alors ?, meugla Hercule les yeux écarquillés, chose qui lui donnait l'expressivité d'un bovin pendant une saillie.

- Rien, le secrétaire était vide.

Hercule se tut, à l'invite d'Arsène qui strangulait sauvagement son auriculaire pour effacer la vexation. Décidément, l'affaire s'avérait de plus en plus difficile et les preuves disparaissaient sous les yeux de nos amis.

 


CHAPITRE VIII

Le navarin n'était pas innocent

 

Le soir, le repas fut pour le moins maussade. La nappe en dentelle de Calais restait terne malgré les taches de gros rouge qui parsemaient çà et là la place d'Hercule. Et le navarin laissait nos deux amis dans un état de perplexité amère. Ainsi toute leur belle théorie s'effondrait tel un château de cartes, monté à la va-vite sur une table branlante que d'affreux bambins s'amusent à faire chavirer. Oui c'était cela, de malins génies prenaient plaisir aux malchances consécutives de nos amis. « Les sales mioches, maudits marmots, peste de chiards ! », grommela Hercule devant l'incompréhension des Maluzet, qui rappelons-le, ne connaissaient pas le bonheur fugitif d'élever des enfants.

C'était Gaston qui avait jusque là retardé cet heureux événement, prétextant de vagues considérations natalistes, derrière lesquelles Micheline Maluzet avait su reconnaître tout de suite cette peur de l'homme devant les mystères de la création (car elle avait fait sa première communion à dix sept ans). Puis les migraines l'avaient saisie (par défaut), se répétant à l'infini quand l'obscurité nocturne auraient pu permettre une conclusion hâtive. Ensuite, le temps avait fait son oeuvre, et un compromis instable avait pu être trouvé par l'achat d'un épagneul breton. Mais Micheline ne désespérait pas, son désir d'être mère ne se tarissait pas, et peut-être que la nouvelle situation amènerait Gaston à s'assurer une descendance, pour perpétrer à travers sa progéniture le nom glorieux des Maluzet.

Malheureusement Gaston avait fait un tout autre choix. Il avait appelé à son secours ce cabot d'Arsène Lucru, ce gentleman de pacotille qui le sourire plein de dédain s'évertuait à ponctuer la moindre de ces interventions verbales par quelques anglicismes mal prononcés, trouvant sans doute dans les borborygmes de la perfide Albion de quoi maquiller la vacuité de ses propos (car elle avait failli faire le grand séminaire). Et le petit gros qui ne pense qu'à s'empiffrer, et qui souille la nappe de tante Léonie, quel porc ! C'est le bouquet !, parvint à penser plus clairement Micheline Maluzet dans un sursaut de colère. Ah vraiment, son mari ne la méritait pas. Encore un vrai gosse, un petit homme chez qui le sérieux ne recouvrait en fait que des enfantillages, qu'il avait le culot de faire passer au premier plan.

Comme cette passion subite pour la philatélie, sa manie stupide de jouer au palet le dimanche matin, son intérêt disproportionné pour la botanique, il en avait du toupet. Mais son outrecuidance serait un jour punie, les affronts réparés. Micheline savait qu'un jour sa vengeance s'accomplirait et que rien ne pourrait l'arrêter, non rien et surtout pas Arsène Lucru. Ni même Hercule Navet ! Quel nom ridicule, pouffa intérieurement Micheline, en proposant le dessert. Elle oubliait cependant un peu vite que Gaston avait été le seul qui, après le départ d'Arsène, l'avait accueillie sans charité déplacée contre les racontars jaloux.

Arsène quant à lui, ignorant les remarques contraceptives de son ami, laissait paraître sur ses lèvres une moue emprunte d'une satisfaction miséricordieuse. Il n'y avait là que les aléas de la Fortune. Certes quelques petits démons s'ingéniaient à les tromper, mais un revirement du sort et la solution s'offrirait d'elle même. Le dénouement n'en serait que plus délectable. En joueur qui sait qu'il faut perdre, qui accepte sans sourciller son lot, nécessaire à la bonne marche des choses, il sortit de la poche de son veston quelque blondes anglaises qu'il distribua avec générosité.

Il essuya malgré tout, un refus poli de la part de ses convives. Ah, encore la Fortune, songea-t-il avec une philosophie de fin de banquet. On se souhaita bonne nuit et chacun regagna silencieusement sa chambre.

- Que nous n'ayons rien trouvé dans le bureau de De la Motte prouve a fortiori sa culpabilité, ça n'importe quel tribunal français en conviendrait aisément, affirma Hercule d'une logique implacable.

- Je suis d'accord avec vous, mon cher Hercule, mais que voulez-vous, nous ne sommes pas en A.O.F, là on ne s'encombre pas inutilement de détails de procédure. Une fois en métropole, on ressent cette pression de la force administrative, il nous faut respecter un minimum de légalité...Ah, là-bas tout est plus simple, on redécouvre l'authenticité de la vie pastorale. Un nègre vous chipe votre montre : trente coups de fouet...Ah lala...Une insulte, une bousculade : hop ! Quinze coups de bâton ! Mais avec nos compatriotes, les relations sont corrompues : paperasses, pièces à conviction, procédures, avocats, instructions interminables... En Afrique, la parole donnée suffit. La France a oublié depuis trop longtemps les vertus d'une éducation stricte...Quel dommage qu'elle ne l'applique qu'aux indigènes, j'y vois le signe de l'injustice des temps, du relâchement des moeurs de notre époque...Quel gâchis...

- Hum, vous êtes d'humeur chagrine, moi-même j'ai trouvé le navarin trop acide, fit Hercule circonspect.

- Quand cesserez-vous donc de penser avec votre estomac, Hercule !, se courrouça Arsène subitement.

Au même instant quelqu'un glissa une lettre sous la porte de nos deux compagnons. En un éclair Arsène, en caleçon long, ouvrit la porte et dévala les escaliers, tandis qu'Hercule ramassait l'enveloppe brunâtre. Il ramena de sa cavalcade héroïque un soutien-gorge et les aveux tremblants de Toinette à son ami.

- Quand je vous disais que ce pays court à sa perte ! La petite m'a tout confié en sanglotant et m'a bredouillé cette histoire invraisemblable : quelqu'un (qu'elle jure ne pas avoir vu) a déposé cette lettre et une somme d'argent confortable (que la petite s'est empressée d'encaisser) pour faire la commission. Que dit la lettre ?

- Voyez vous même, dit Hercule en examinant le soutien-gorge d'un geste maladroit.

- Well, « Abandonnez cette affaire. Oubliez toute cette histoire, quittez Garges les Gonnesses et vous vivrez paisiblement jusqu'à votre belle mort ! Ne tentez rien sinon le nombre des victimes s'alourdira. »

- Mazette ! Je ne savais pas qu'on faisait des bonnets aussi larges, avoua Hercule tout penaud.

- La question n'est pas là, Hercule ! Notre adversaire nous nargue ! Et ça je ne le supporterai pas ! Personne, vous m'entendez, personne n'a le droit de me parler sur ce ton !, s'emporta Arsène, toujours en caleçon long.

- Oui, par ce geste, il nous montre ses moyens, sa capacité d'action et son sens de l'initiative. Il peut se permettre le luxe de venir nous menacer chez votre ami, et de payer grassement une soubrette. Nous avons affaire un adversaire bigrement redoutable, raisonna Hercule.

- Par Saint Georges ! Ce maniaque ne l'emportera pas au paradis, faites-moi confiance ! Et toujours cette enveloppe brunâtre avec un cercueil en filigrane.

- Il faudrait faire parler Toinette !, proposa Hercule, en faisant jouer l'élastique du soutien-gorge.

- La petite m'a tout dit, calmez-vous ! Elle est maintenant de notre côté. J'ai fait un petit marché avec elle.

- Elle a sûrement peur de perdre sa place ! Quelle garce !, commenta Hercule.

- Arsène ! Arsène !, hurla Gaston en entrant dans la chambre sans frapper, oh excusez moi, vous êtes en caleçon.

- Allons, allons, pas de pudeur déplacée ! Ne jouez pas les pucelles effarouchées ! Vous avez déjà sûrement vu des hommes dans cette tenue, vous avez fait votre régiment, non ?

Hercule ne put s'empêcher de pouffer malgré l'urgence tragique de la situation. Car son solide sens de l'humour allait toujours de pair avec les situations les plus dangereuses.

- Je ne viens pas pour cela, le rassura Gaston, vous savez ce que je viens de trouver glissé sous ma porte ?

- Une nouvelle lettre de menaces, avec la même enveloppe que les autres, cocasse non ?, fit Arsène devant la stupeur confondante de Gaston.

- Euh, Oui...J'ai entendu une vive altercation venant de votre chambre suivie d'un bruit infernal dans les escaliers. Je me suis levé et sur le seuil de ma porte, cette...cette lettre...Mais comment le savez-vous ? Vous avez coincé le coupable ?

- Chaque chose en son temps. Premièrement vous tenez dans votre main droite ce qui m'a tout l'air d'une enveloppe brunâtre. Et il se trouve que nous aussi, nous avons reçu une missive nocturne similaire. Enfin le véritable coupable nous échappe encore une fois de plus. Je vais vous dire qui a mis cette lettre sous votre porte, mais avant tout, il faut me promettre quelque chose...

- Comment ça ?, balbutia Gaston en hochant la tête, stupéfait par la puissance déductive de son ami ainsi que par l'étrange condition qu'il lui imposait.

- J'ai obtenu certaines informations en échange desquelles mon informateur ne veut pas être inquiété, quant à son emploi par exemple...

- Qui ça ? Euh...Oui bien sûr c'est normal...

- Vous me garantissez solennellement que cette personne ne perdra pas sa place, quelle qu'elle soit, j'ai votre parole ?

- Vous l'avez.

- Parfait. Et bien il s'agit de la petite, Toinette. Elle a effectivement contribuer au succès du corbeau...

- Quoi ! Toinette ! La p'tite salope ! J'vais la virer à grands coups de bottes ferrées dans le cul !, hurla Gaston.

- Ne soyez pas misogyne mon cher Gaston, et n'oubliez pas notre accord ! Notre pacte...C'est bien malgré elle que la petite s'est laissée manipuler par l'odieux corbeau, elle est encore jeune, elle manque d'expérience, je vous fais confiance pour oublier cette petite incartade...

- Comme vous y allez mon cher Arsène ! Il s'agit tout de même de complicité de menaces de mort entraînant par là même culpabilité rétroactive du....En plus elle fait mal la cuisine, rétorqua Gaston qui avait compulsé le droit pénal avant de s'endormir.

- Qu'est-ce que c'est que ce salmigondis de juriste de cours du soir ! Allons, Allons, que neni mon ami ! Donnez moi votre lettre et allez vous coucher, la nuit porte conseil., conclut Arsène en accompagnant Gaston à la porte.

- Mais je...Je suis chez moi !

- Fallait pas toper Monsieur Maluzet ! Ah ça, une fois qu'on a topé c'est trop tard , lança de sa voix laconique Hercule.

- Ne vous inquiétez pas Gaston , maintenant nous avons la situation bien en main, et tous nos problèmes seront résolus d'ici à deux jours.

- Ah bon ? Nous partons dans deux jours ?, s'exclama Hercule.

Arsène écarta l'interrogation d'Hercule et stoppa net à toutes nouvelles questions en décochant à son ami un discret coup dans le tibia droit, tandis qu'il rassurait Gaston en le raccompagnant à sa chambre. Il revint d'un pas souple alors qu'Hercule se tordait de douleur sur le lit.

- Il ne faut pas vous morfondre mon ami, je sais que ces lettres sont menaçantes, mais tout de même...Ressaisissez-vous !

- Mon tibia!...qu'est-ce qui vous a pris !

- Well, je n'allais pas viser vos parties. Lisez plutôt !

- La lettre de Gaston...« On t'avait prévenu Maluzet ! Avant demain, si tu restes ce sera dans un cercueil ! Tes amis mourront par ta faute ! Pauvre fou ». Bigre, cela ne nous laisse guère de temps pour faire nos bagages.

- Oui, l'heure de l'affrontement final est proche.

- Vous avez bluffé Gaston tout à l'heure, Toinette ne vous avait pas dit pour la deuxième lettre, hein !

- Détrompez-vous cher ami, la petite m'en a appris de belles, et demain ce sont nos adversaires qui dormiront sous les verrous. Foi de Lucru !

- Pardi ! Vous, vous avez un plan d'attaque, hein ? Qu'est ce que vous fomentez ?

- Il se pourrait, il se pourrait...Alors prêt pour la castagne !

- Un peu mon n'veu !, beugla Hercule déclenchant une hystérie chez les félidés du voisinage.

C'est donc le coeur joyeux que nos deux compagnons prirent le sommeil indispensable à toute action d'éclat. Auparavant, ils vérifièrent méthodiquement l'état de leur armes, astiquant culasses et canons, remplissant les chargeurs de balles. Le combat allait être rude, et bien malin celui qui aurait pu prédire l'issue d'une telle bataille, dont l'âpreté n'avait d'égale que la fureur dévastatrice qui l'animait.


CHAPITRE IX

A l'attaque

 

Suzanne Pinchon était en train d'écosser des haricots verts quand tout à coup, une violente tambourinade ébranla la porte d'entrée. Elle se précipita aussitôt pour voir quel inconnu osait marteler ainsi la lourde porte en chêne à une heure si matinale. Ce n'est pas le père Mathieu, je l'ai vu hier quand il m'a vendu les haricots, et puis de toute façon il passe toujours par derrière, je me demande qui ça peut bien être , se dit la servante en ouvrant prudemment le judas.

- Proper et Gambier mademoiselle ! Pas de ces chiffonniers ambulants, non, Négociants en tissus précieux en directe importation de tout l'Orient !, affirma l'un des deux hommes.

- Euh, Madame Bourdet n'est pas encore levée messieurs, et de toute façon ça ne l'intéresse pas, rétorqua poliment Suzanne.

- Teu teu teu, attendez de voir ces fabuleux échantillons !, s'écria l'autre.

- Et vous même belle enfant, vous ne voulez pas y jeter un coup d'oeil ? Avec de si jolis yeux, vous allez bien acheter ce merveilleux châle, qui saura rehausser cette beauté impressionnante !, reprit le premier.

- Quelle vue perçante vous avez monsieur, pour remarquer mon éclat par ce mince judas...Enfin, je veux bien regarder... Bon un instant, faites le tour par derrière, je ne veux pas importuner madame Bourdet...

- Importuner ! Mais madame, c'est votre splendeur qui nous rend importuns ! Nous arrivons !

Suzanne ouvrit la porte et déjà les deux hommes se tenaient devant elle.

- Quelle taille fine, quelle coiffure charmante, et ces yeux ravissants !, s'exclama le plus grand.

- Arrêtez monsieur, je suis toute dépenaillée, et...ce tablier est tout tâché !, dit Suzanne en rougissant.

- Au contraire, il vous va à ravir ! Si, si je vous assure, touchez mon coeur Madame, vous le faites défaillir...

- Arrêtez ! Mais qu'est-ce que vous faites monsieur ! Je vais crier...

- Peulope !, dit Hercule en empoignant Suzanne qui ne l'avait pas vu s'approcher, écoute cocotte, enfile toujours ce bâillon, on verra pour la suite.

Elle étouffa un cri dans l'étoffe moite toujours maintenue contre le détective rondouillard, tandis qu'Arsène la ligotait avec la ficelle du rôti.

- Un bien joli gigot, avec des fayots !, ricana Hercule en apercevant les légumes filandreux sur la table.

- Hercule !, coupa Arsène avant de demander à Suzanne si ses liens n'était pas trop serrés.

C'est quand les deux hommes sortirent leurs armes que Suzanne s'évanouit. Elle ne devait se réveiller que bien plus tard, meurtrie de regrets et les poignets rouges. Pendant ce temps, nos deux amis en profitèrent pour rendre une visite surprise, mais courtoise, à monsieur Bourdet. Celui-ci se trouvait à son secrétaire quand Arsène tonitruant pénétra dans la pièce.

- Alors vieux Charles ! On écrit à sa maman !, taquina-t-il.

- Mais qui êtes-vous ? De quel droit..., bafouilla l'homme qui s'assagit aussitôt qu'il vit le pistolet qu'Arsène braquait droit sur lui.

- Ecrase sale corbak !, l'injuria Hercule en filant une grosse baffe dans la pile des enveloppes brunâtres, qui tombèrent sur le tapis.

- Que voulez-vous ? Ne faites pas de mal à ma femme !, sanglota Charles Bourdet.

- Tiens, ouais, où est elle ta pouffiasse ?, interrogea Hercule qui semblait prendre la direction des opérations.

- Dans...dans son boudoir...la pièce à côté...elle...elle se lave...ne lui faites rien, supplia l'homme.

- J'y vais, dit Arsène qui était tout comme son campagnon essentiellement un homme d'action.

- A plat ventre sur le tapis, scribouillard ! Tu vas me faire vingt pompes !, ordonna Hercule qui détestait toute forme d'exercice physique, à l'exception de la natation, depuis qu'il avait échoué au concours d'entrée des brigades spéciales de Clemenceau, pour cause de non conformité à la pesée.

Qu'est-ce que c'est que ça ?, dit-il en lui même en explorant le contenu des tiroirs du secrétaire de Charles Bourdet. A l'en-tête d'un étrange document était dessiné une étoile cabalistique, qui portait comme inscription : Ordo septemviri. L'ordre des sept, traduisit-il immédiatement car il avait fréquenté des Jésuites.

- N'y touchez pas !, hurla Charles Bourdet se relevant péniblement.

- Dégage minus !, répondit Hercule en lui assénant un formidable coup de crosse dans la mâchoire.

L'homme tomba inconscient sur le sol parmi les enveloppes brunâtres. Un mince filet de sang coulait de sa joue flasque. Mais que fait Arsène ?, se demanda Hercule.

- Hercule ! Hercule ! regardez ce que j'ai déniché !

C'était un Arsène méconnaissable qui avançait dans la pièce, tenant à bout de bras une étrange vieille femme. On aurait dit une albinos. Elle se cacha immédiatement les yeux, gênée par la clarté de la chambre, avant de maudire nos deux compagnons.

- Qu'avez-vous fait à mon mari, lança-t-elle avec une voix chevrotante, vous l'avez tué ! Misérable !

- Non, juste calmé, répondit Hercule mal à l'aise par la présence de cette espèce de sorcière démoniaque qui commençait à psalmodier quelques incantations maléfiques.

- Votre réponse ne lui a pas plu, suggera Arsène à son ami, elle vous jette un sort on dirait !

- Comment ? Ta gueule la vioque !, hurla Hercule en faisant jouer une nouvelle fois son revers fulgurant.

La femme s'écroula sur son mari.

- Je crois que nous nous sommes mis dans un sérieux pétrin, mon cher Hercule, nous allons avoir de graves ennuis. Charles Bourdet est le frère du préfet !, confia Arsène.

- S'il n'y avait qu'ça ! Regardez ceci ! Lisez bien : Ordo septemviri ! Nous sommes en pleine panade oui, si vous voulez mon avis, mon cher Arsène, exulta Hercule.

- Sainte mère de Dieu ! Je ne croyais ne plus jamais avoir à les combattre !, jura Arsène.

- Quoi ! Vous connaissez l'Ordo septemviri !, demanda Hercule.

- Non, je parle de mes difficultés en Latin, s'excusa Arsène.

- Toujours en train de plaisanter, je me demande où vous trouvez cette force ! Je crois que nous ferions mieux de déguerpir fissa fissa !, proposa Hercule qui se mettait aux langues étrangères.

- Oui filons, mais à l'anglaise !


CHAPITRE X

Où Hercule Navet produit son petit effet

 

Ainsi nos deux compères avaient mis les pieds dans un sérieux guêpier. Gaston ne les en féliciterait pas, c'était certain, lui qui avait pris soin de recommander la plus grande diplomatie dans toute cette affaire. Quand il apprit avec quelle vulgarité Hercule avait traité les infortunés Bourdet, il entra dans une très vive colère, pour ne pas dire une rage folle.

- Mais qu'est-ce qui vous a pris bon Dieu ! D'accord vous avez trouvé Charles Bourdet en train d'écrire une nouvelle lettre, avec une enveloppe brunâtre prête à la recevoir, mais est-ce lui l'auteur de toutes les lettres ? Et d'abord, y-a-t-il un cercueil sur l'enveloppe ? Hein ! Vous n'avez pas pensé à vérifier ce petit détail, Hercule !

- J'y ai pensé monsieur Maluzet, et le dessin était bien là !, rétorqua Hercule.

- Je m'étonne mon cher Gaston que vous preniez tant de soin à l'égard de ces gredins, intervint Arsène qui n'aimait pas le ton que prenait la conversation.

- Oui, reprit Hercule, c'est bien vous qui après tout nous avez appelé ! Ai-je tort ? Répondez à cette simple question !

- La question n'est pas là, mes chers amis, mais...Triple buse, pourquoi agir avec tant de précipitation ! Les Bourdet sont une des familles les plus influentes, et le préfet, William, est le propre frère de Charles Bourdet. Vous comprendrez mon embarras...

- Je ne vous suis pas du tout mon cher Gaston, vous venez vous plaindre de ce que nous soyons trop...efficaces, vous venez gémir, vous lamenter tel un enfant qui ne sait plus ce qu'il veut (pardonnez moi l'expression), je ne vous comprends pas, que nous cachez-vous ?

- Mais rien, rien du tout ! Absolument rien Arsène ! Je croyais que vos soupçons portaient sur De la Motte...

- De la Motte est dans le coup ! C'est à parier !, le coupa Hercule, mais l'hypothèse de complices s'avère fructueuse.

- Elle va surtout nous amener un paquet de tracas ! Mais bon sang réflechissez, vous avez molesté sauvagement les Bourdet sans le moindre motif légal !, grommela Gaston.

- Pas si sûr, intervint à nouveau Arsène, les Bourdet n'iront pas trouver le sergent de ville, et ceci pour une bonne raison : nous ferions immédiatement une déposition contraire avec pour appuyer nos dires cette pile de lettres qui les accablent jusqu'au cou...

- Mais mon pauvre Arsène, puisque je vous dis que le préfet est le frère de la victime !

- Frère ou pas, ce pays a des lois mon cher Gaston, et nous verrons bien qui croiront les jurys. Je suis prêt à aller jusqu'aux Assises, s'il le faut. J'ai d'ailleurs parmi mes amis un excellent avocat, maître Stern, à qui j'ai rendu un petit service autrefois...Oh, trois fois rien, une broutille...

- Oui, c'était votre voisin rue Marboeuf, il avait perdu ses clefs. Nous connaissons tous cette histoire, vous me l'aviez déjà contée. Mais croyez moi Arsène, nos ennemis ne prendront pas la peine d'aller plaider leur cause, quand ils ont les moyens d'exécuter eux-mêmes leur justice.

- Nous avons beau être en province, nous ne sommes pas dans la brousse ou dans l'Ouest Américain. Je veux bien croire que le clan ait une importance, la tribu, appelez-la comme vous voulez, il n'en reste pas moins qu'il s'agit (excusez-moi du peu) d'Arsène Lucru et d'Hercule Navet, songez-y !

- Vous êtes bien aimable mon cher Arsène, mais à mon avis, et sans vouloir vous vexez, ce n'est pas ce qui les arrêtera !

- Comment cela ! Quelle est cette nouvelle forfanterie !

- Moi je vois une autre raison, dit soudain Hercule qui était demeuré silencieux depuis un certain temps.

- Ah oui et laquelle ?, demanda Gaston.

- Ordo septemviri, répondit tranquillement Hercule.

- Quoi ? Qu'est-ce que c'est que ce charabia !

- L'ordre des sept, monsieur Maluzet, l'ordre des sept...

- C'est du latin mon cher Gaston, affirma Arsène sûr de lui.

- Merci Arsène, je ne suis pas stupide, j'ai très bien compris le sens de ces mots. Et vous croyez vraiment que l'ordre des sept va venir à notre secours, comme la cavalerie...

- Arrêtez de jouer à l'imbécile monsieur Maluzet, dit Hercule en sortant son 6'35, votre numéro ne prend plus, j'avoue qu'un temps vous m'avez berné, mais maintenant il va falloir nous dire tout ce que vous savez !

- Quoi ! Mais je ne connais pas l'ordo septemviri ! Arsène dites lui !

- C'était juste une question mon cher Gaston. A la façon dont vous paniquez, il m'apparaît désormais impossible que vous en fassiez parti. J'avoue que mon ami a des méthodes assez expéditives dans leurs formes, mais il fallait en avoir le coeur net, le rassura Arsène en baissant l'arme de son compagnon et en le pressant de ranger cet instrument dangereux.

- Vous m'avez vous aussi soupçonné, Arsène ?, demanda inquiet Gaston.

- Nous devons nous montrer suspicieux en toutes occasions monsieur Maluzet, répondit Hercule, les époux Bourdet et leur fils défunt, le préfet, De la Motte, et sûrement le jeune Raoul Bonnemaison, cela fait six. Vous auriez fait un excellent septième membre, au delà de tout soupçon...

- Et Joseph Granier ?, répliqua Gaston.

- Le garde-champêtre, je crois que le malheureux a servi de cobaye à leurs terribles expérimentations...

- Tout juste !, acquiesça Micheline Maluzet, qui s'était jointe à la conversation sans y être invitée, elle et son revolver.

- Micheline...., balbultia Gaston.

- God dammed !, s'écria Arsène, le septième membre était une femme ! C'est l'étymologie qui vous a fait négliger cette piste mon cher Hercule !

- Oui, vir, pourtant c'est bien connu : cherchez la femme !

- Il n'y a rien d'étonnant à cela, ricana Micheline Maluzet, madame Bourdet est aussi une femme après tout !

- Vous osez appeler ça une femme, cette espèce de sorcière monstrueuse, s'insurgea Hercule.

- Madame Bourdet a la chance d'être en phase terminale. Mais assez discuté ! Un fourgon nous attend là dehors. Allez, au premier geste suspect je tire !

- Micheline..., répéta Gaston.

- Toi aussi, monte !

- Où nous emmenez vous, chère Micheline, demanda Arsène en rigolant.

- Tu verras bien mon petit Arsène.

- C'est parce que je dois vous informer, si vous comptez nous retenir en otages, cela est tout à fait impossible, déclara Arsène.

- Ah bon et pourquoi ?, l'interrogea Micheline.

- Et bien c'est parce que mardi, j'ai piscine.

Mais des hommes de main vinrent interrompre le ton bon enfant de la conversation, à l'aide de coton imbibé de chloroforme. Nos deux amis et Gaston tombèrent dans un profond sommeil, allongés avec une promiscuité intolérable dans le coffre du fourgon.


CHAPITRE XI

Qu'il ne faut jamais désespérer des bons amis

 

Quand nos amis se réveillèrent, ils étaient désarmés et pieds et poings liés, dans une espèce de grotte naturelle à l'obscurité inquiétante et à l'odeur de souffre prononcée. De nombreuses aspérités déchiraient les parois et devaient servir de niches à de monstrueuses créatures, ou tout au moins à des chauve-souris. Seule une vieille lampe à pétrole à la flammme vacillante permettait à nos amis d'échapper à l'angoisse des ténèbres totales. Elle projetait leurs ombres avec largesse, mettant un peu de vie dans ce sinistre lieu désolé. Comme au Tonkin, enfin presque, se dit Arsène

- Uhummmmm, dit honteusement Gaston, bâillonné qu'il était par quelques mains scélérates.

Quelle infâme traîtrise ! Nos amis étaient réduits à la plus stricte impuissance. Si seulement ces malfrats nous détachaient, ils verraient de quel bois je me chauffe, ces petzouilles !, s'énerva Hercule, tel un demi de mêlée confondu avec le ballon. Mais bientôt deux hommes cagoulés on ne sait pourquoi, ôtèrent les bâillons des bouches hargneuses de nos amis, déformées par la colère. Ils se retirèrent bien vite, craignants sans doute un juste courroux et quelques réprimandes salées.

- Pourquoi ont-ils fait ça ?, demanda Gaston essoufflé.

- Premièrement pour que nous puissions échanger notre peur, et deuxièment pour que nous ayons la possibilité de répondre à l'interrogatoire de leur grand guignol, répondit Arsène qui avait vu juste.

En effet, une silhouette familière revêtue d'une grande cape qui la cachait des pieds à la tête approcha, suivie à une distance respectueuse par un cortège d'ombres à l'allure similaire. Si seulement j'arrivai à saisir ce fichu cure-dents, pensa Arsène en s'essayant à de grands mouvements de bouche vers la poche gauche de son veston avec le plus de discrétion possible à la faveur de la semi obscurité.

- Alors Maluzet tel est pris qui croyait prendre ! Vos amis ne vous ont été que d'un faible secours ! Nous vous avions prévenu !, railla l'homme masqué.

- Je m'étonne professeur De la Motte qu'un si vieil adage vous fasse encore rire, rétorqua Gaston trouvant un courage inesperé.

- Tais-toi misérable ! Et vous monsieur Lucru qu'avez-vous à hocher la tête comme un débile profond ? J'avais pourtant demandé qu'ils soient intacts !, cria le professeur en se tournant vers ses sombres acolytes.

- Qu'est-ce que c'est que cette mascarade ? C'est mardi gras ? Un bal costumé ?, ironisa Gaston qui avait parfaitement compris le stratagème de son ami Arsène.

- Je t'ai déjà demandé de te taire limace !, hurla le professeur.

- Dis donc balthazar, tu commences à nous les brouter sérieux avec tes simagrées !, se mit à son tour Hercule.

- SILENCE chiens !, explosa le professeur en dégainant un objet tranchant qu'aucun de nos amis n'avaient envi de voir plus près.

Puis on les traîna dans une pièce voisine au centre de laquelle reposait un tabernacle. Une immense mosaïque recouvrait tout le sol constitué de dalles superposées. Hercule reconnut le dessin du document qui avait déclenché la furie de Charles Bourdet. Un cercle de métal protégeait l'étoile maléfique, aux branches desquelles s'élevaient des candélabres dont les bougies étaient aussi noires que le sang d'un mort.

- Vous n'allez pas en croire vos yeux, les prévint le professeur d'un ton dont l'arrogance se perdait en mystérieuses implications.

- Le numéro de la malle des Indes ? Mon pauvre vieux, cela fait belle lurette que même les charlatans les moins futés n'osent plus le présenter ! Il n'y a qu'en province que quelques forains arrivent encore à amuser les gogos avec ce tour !, s'exclama Arsène, qui n'avait rien perdu de sa superbe.

Cette réplique de notre ami jeta un profond trouble parmi les membres de l'Ordo septemviri, qui regardaient maintenant et alternativement d'un tout autre oeil le tabernacle et le professeur De la Motte. Cela froissa également Gaston, qui supportait de moins en moins qu'on raille les provinciaux. Certes Garges les Gonnesses n'était pas à proprement parler un grand centre culturel, une grande capitale européenne. Mais on avait la foire aux bestiaux une fois l'année, et la prétention de croire qu'ici la vie était un peu plus douce qu'ailleurs. Le professeur brandit une nouvelle fois son sabre étincelant.

- Enfin si vous y tenez je ne veux surtout pas gâcher votre plaisir...C'est un numéro tout à fait divertissant après tout..., l'interrompit Arsène dans son mouvement.

- Bien, tout le monde en place !, ordonna le professeur.

Tous obéirent à ses injonctions, se plaçant à chaque branche de l'étoile au rythme d'un chant grave et païen qu'ils entonnèrent aussitôt.

- On peut savoir ce que vous allez faire de nous ?, s'enquérit prudemment Gaston.

- Mais bien sûr, Soeur Micheline nous a confirmé que vous n'aviez prévenu personne, aussi j'ai jugé bon de vous faire disparaître utilement..., répondit cordialement le professeur.

- Comment cela ?, demanda Hercule.

- Vous allez servir de vortex à trois démons inférieurs du Chaos, l'informa le plus poliment du monde le professeur De la Motte, qui vraisemblablement n'avait plus son entière raison.

- C'est douloureux ?, s'inquiéta soudain Gaston.

- Il faut juste vous arracher le coeur, et prononcer les paroles adéquates, aussi laissez-moi me concentrer maintenant, répondit-il.

- Micheline ! Vous conviendrez avec moi que nous avons affaire à un fou, détachez nos liens ! Comment voulez-vous arracher convenablement un coeur à l'aide d'un sabre !, supplia Arsène.

Mais la femme semblait hypnotisée, en état de transe comme si on lui avait présenté toutes les robes et tous les bijoux de la terre en lui demandant de choisir ceux qui lui plaisaient. Il ne fallait pas compter sur les Bourdet pour venir les aider, après le souc qu'ils avaient mis dans leur chambre, c'était bien la dernière des choses qu'ils pouvaient demander. Non leur destin reposait uniquement dans leurs propres mains, qu'ils avaient liées. Que faire ? Le temps pressait car les incantations de De la Motte provoquaient maintenant un bouillonnement mystérieux dans le tabernacle, d'où s'échappait une épaisse fumée verte à l'odeur putride. Soudain, Arsène coinça son cure-dents entre son palais et sa langue, et attira l'attention du professeur ainsi :

- Dites donc mon brave, que vos démons ne soient pas ponctuels ne me dérange nullement, mais cette odeur insupportable ! Vraiment entre nous, qu'avez-vous mis dans le tabernacle ? Un bouc ?

- SILENCE !

- Je ne l'entends pas de cette manière, nous avons été patients jusqu'ici mais là, vous dépassez les bornes du bon goût !

- SILENCE !

- Ecoutez mon ami il n'y a pas de honte à avoir des problèmes de transpiration, changez plus régulièrement vos sous vêtement, c'est tout !

De la Motte bondit sur Arsène prêt à le décapiter. Mais ce dernier fut plus rapide. Profitant de l'inexpérience du professeur dans le maniement du sabre, avec sa bouche, véritable sarbacane improvisée, il lui envoya le cure-dent en plein dans l'oeil, dont la pupille ensanglantée lui oblitéra la vue. De la Motte dans un cri de douleur qui fit reprendre conscience à ses assistants, porta ses mains à son visage, relachant le sabre qui tomba entre deux dalles. Profitant de l'effet de panique, Arsène sautilla jusqu'à la lame contre laquelle il trancha d'un coup la corde qui retenait ses mains.

- Ah ah ah, vous allez voir ce qu'un descendant de Hussard est capable de faire avec un simple sabre !, avertit Arsène maintenant libre de ses mouvements.

Il détacha rapidement son compagnon alors que De la Motte sortait de dessous sa cape un revolver.

- Aiguise-moi ça !, lui lança Arsène en même temps que le sabre dans le ventre.

Le professeur s'effondra après un instant d'hésitation, dans le balancement qui avait suivi la pénétration de la lame. Hercule s'élança et bondit de tout son poid contre les affreux sbires cagoulés qui accouraient pour venger la mort de leur patron. Le choc fut terrible, Hercule avait cassé sa pipe.

- Arrière !, beugla Hercule en chargeant à nouveau, l'écume aux lèvres.

Cette fois aucun n'en réchappa. Et celui qui avait contourné intelligemment le choc appréciait maintenant une leçon de Savate avec comme professeur Arsène Lucru en personne, car c'était bien lui qui distribuait gracieusement crochets du gauche, fouettés visages et chassés ventraux. Le calme revenu dans la grotte, on se rendit compte que les Bourdet avaient profité du tumulte pour fuir.

- Détachez-moi !, se plaignit Gaston.

- Ah ce cher Gaston, mais avec plaisir !, lui répondit Arsène à qui cet exercice avait fait le plus grand bien.

Hercule Navet contemplait avec tristesse les débris de sa pipe préférée. Il jura mais un peu tard que dorénavant, lors de ses enquêtes, il prendrait une pipe de voyage.

Emu par la sage résolution de son ami, Arsène compatit à sa douleur, avant de s'assurer de l'entière sécurité des lieux. Les deux membres restants de l'Ordo septemviri étaient prostrés au coin de la pièce, on leur ôta les déguisements grostesques. Micheline fondit en larmes mesurées, tandis que le jeune interne Raoul Bonnemaison éclatait en sanglots déchirants.

- Vos gueules les pignoufs !, avertit Hercule sans aucune pitié depuis la perte douloureuse qu'il essayait pourtant d'oublier.

- Ite missa est !, conclut Arsène.


CHAPITRE XII

L'ordo septemviri

 

- Et bien donc cher ami, on dirait que le démon a trouvé son vortex !, s'exclama Gaston plein d'admiration pour celui qui venait de les sauver tous.

- Il devait s'agir de grand papa Albert, qui était comme vous le savez Hussard sous l'Empire, répondit Arsène.

- Qui ?, demanda Hercule.

- Lucru ! Albert Lucru, fait grand-croix de la Légion d'honneur à Austerlitz, j'aurais voulu être là pour le voir bouter à coups de sabre les austro-russes, regretta Arsène.

- La bataille se déroula le 2 décembre 1805, votre grand-père devait être très jeune, observa Hercule.

- Ou peut-être était-ce à Wagram ?, proposa Raoul Bonnemaison.

- Qu'est-ce que vous connaissez à grand papa, gringalet ! Vous qui arrivez de votre bled pourri !, fusilla Arsène.

- Tiens oui, comment êtes-vous devenu membre de l'Ordo septemviri ?, reprit Hercule.

- Euh...Oh et puis cela n'a plus d'importance maintenant ! J'ai rencontré le professeur De la Motte à Paris durant mes études (de médecine). Comme je m'intéressais moi aussi à l'occultisme, il m'a proposé de venir passer mon internat à Garges les Gonnesses..., finit par avouer Raoul Bonnemaison.

- Et vous, Micheline ! Comment en êtes-vous arrivée à partager les desseins de cette funeste société secrète ?, questionna habilement Arsène.

Mais la femme de Gaston Maluzet, secouée par de violents spasmes, restait plongée dans un mutisme déconcertant, à décourager n'importe quel représentant d'assurances. Elle semblait fixer le tabernacle, duquel s'échappaient encore quelques jets verdâtres. Son mari était lui aussi dans un désarroi grandissant, à mesure qu'il comprenait (enfin) qu'un épagneul breton ne peut pas remplacer des enfants, malgré toute la sympathie qu'on peut éprouver pour un tel animal.

- Quels étaient les buts de l'Ordo septemviri ?, continua Arsène.

- Nous devions grâce aux connaissances du professeur, parvenir à nous rapprocher d'un état psychique et physiologique, qui nous aurait permis de commander des légions de démons, ceci afin de préparer la venue de Rah'let, Dieu immuable du Chaos..., expliqua Raoul.

- Un travail de groom !, se révolta Arsène.

- Pas vraiment, vous avez vu Madame Bourdet, et vous Monsieur Maluzet, vous avez observé les dépouilles du fils des Bourdet et de Joseph Granier, De la Motte avait concocté un médicament spécial qui devait accélérer le processus..., poursuivit le jeune Bonnemaison.

- C'est vrai Arsène, j'ai moi même procédé à l'autopsie, et croyez-moi, les corps étaient méconnaissables..., confirma Gaston.

- Nous tenons toute la clef du mystère Arsène, c'est De la Motte le responsable de l'épidémie !, se réjouit Hercule.

- Oui, il avait commencé son expérimentation sur les animaux et...

- Le monstre !, le coupa Arsène.

- Oui, et ça a commencé à mal tourner quand le jeune Bourdet s'est mis en tête de doubler les doses prescrites pour être prêt avant tout le monde...cette folie lui a coûté la vie...De la Motte nous avait prévenu que sa potion devait être scrupuleusement absorbée dans des limites précises, qu'il avait établies grâce à la collaboration fortuite du garde-champêtre..., reprit Raoul.

- Il y a quelque chose qui cloche dans votre histoire mon jeune ami, comment le Dieu du chaos pourrait-il être immuable !, releva Arsène.

Cette objection théosophique eut son petit effet sur Raoul Bonnemaison, qui ne sut répondre au paradoxe soulevé par Arsène. Cependant il fit remarquer que nos amis feraient mieux d'arrêter les Bourdet qui s'étaient échappés.

- Raoul a raison Arsène, il reste encore le plus dur à faire. Comment allons-nous empêcher ces brigands de nuire ? Et la position de William n'est pas pour nous faciliter la tâche., affirma Gaston.

- A l'heure qu'il est (une heure du matin), ils doivent être loin, ils ont certainement pris le fourgon, dit Hercule.

- Je ne pense pas mon cher Hercule, ils doivent se barricader chez eux en espérant notre clémence, répondit Arsène.

Soudain une violente explosion ébranla la grotte.

- C'est Rah'let !, hurla Raoul Bonnemaison.

- Venez ! Ne perdons pas une seconde tout est en train de s'écrouler !, ordonna Arsène à ses amis.

- Gloire à toi, ô superbe Rah'let !, entonna le jeune interne.

Les Maluzet et nos amis parvinrent à s'extraire de la grotte sous une pluie de gravats. De puissantes déflagrations firent tomber d'énormes bloques calcaires qui condamnaient l'entrée du labyrinthe. Puis des nuées de poussières s'élevèrent dans le ciel, formant un nuage maléfique.

- Qu'est-ce que c'est ?, demanda Gaston.

- Je n'en sais diable rien !, confessa Arsène.

Un étrange silence suivit immédiatement ce déchaînement terrestre, tandis que Micheline Maluzet recouvrait ses esprits. L'état de nervosité de nos amis était à son paroxysme. Ils n'étaient pas de taille à affronter l'innommable. Mais rien ne se passa, laissant nos amis dans l'expectative insoutenable d'une machinerie diabolique. Il fallait se mettre à l'abri, oui, et au plus vite.


CHAPITRE XIII

Que les journalistes ne disent pas toujours la vérité

 

Le surlendemain, après une nuit assez agitée, puisqu'ils avaient démantelé le funeste Ordo septemviri la veille, nos deux amis goûtèrent les joies d'une grasse matinée pluvieuse. Toinette, reconnaissante pour l'éternité à Arsène d'avoir bien voulu intercéder en sa faveur, ne vint que vers dix heure servir le petit déjeuner, qui ce matin là se composait de croissants au beurre sans qu'aucune brioche vendéenne ne viennent troubler la quiétude du plateau.

Cependant les corps des deux hommes, encore meurtris par la lutte qu'ils avaient dû mener une fois de plus contre les forces du crime, et ceci avec un sang froid hors du commun, accusaient la fatigue. Chacun pansait ses plaies, avec un courage exemplaire, ne songeant ni à se plaindre, ni à abandonner le combat. Les Bourdet avaient échappé au coup de filet, orchestré magistralement par nos deux détectives. Ce n'était que partie remise. Un jour viendrait où l'étau de la justice réussirait à les capturer dans ses mâchoires.

- Les Bourdet ont disparu, volatilisés, aucune trace, les informa Gaston qui apportait là le résultat de ses plus récentes investigations.

- Well, il faut parfois savoir se montrer beau joueur, n'est-ce pas cher ami ?, demanda Arsène.

- Moui, répondit Hercule entre deux croissants.

- Ma femme...Micheline va mieux...Elle...elle vous demande pardon...je crois que...enfin vous voyez quoi...Personne ne comprendrait son départ..., finit par lâcher Gaston Maluzet.

- Well, que disent les journaux ?

- Oh, ils parlent bien sûr de l'explosion, et font des gorges chaudes du départ des Bourdet, une histoire de dettes à ce qu'ils disent : deux messieurs de Paris seraient venus dimanche matin leur réclamer une forte somme, d'après la déposition de Suzanne Pinchon, résuma Gaston.

- Et pour De la Motte ?, questionna Hercule.

- Rien, il avait prévenu l'hôpital qu'il s'absenterait pour une période indéterminée, on a retrouvé ce matin une lettre (de sa main), stipulant qu'il partait à un congrès sur la chimie organique à Viennes...

- Bigre, son coup était si bien manigancé qu'il arrange nos affaires !, s'exclama Hercule.

- Attendez ce n'est pas tout, le plus drôle c'est que le préfet a été retrouvé se balançant au bout d'une corde dans le salon de son hôtel particulier, habillé d'une étrange cape, rapporta Gaston.

- Un suicide par pendaison ?, sourcilla Arsène.

- Oui, c'est la version de la maréchaussée, il ne supportait plus sa maladie et le climat humide du pays, il en avait déjà informé l'administration et avait demandé sa mutation à plusieurs reprise...

- Tout de même, un gentleman choisit la poudre, et non la corde !, affirma Arsène.

- Peu importe mon cher ami, nous voilà débarrassés de deux Bourdet, et Charles et sa femme iront probablement finir leurs jours dans quelques pensions niçoises, tempéra Hercule.

- Well comment les journaux expliquent-ils l'explosion ?

- Les anciens parlent d'un "coup de grisou" qui aurait fait s'effondrer le terrain, c'est cette version qui fait autorité, il n'est fait nulle mention de l'Ordo septemviri, répondit Gaston.

- Hum, l'affaire a été étouffée en hauts lieux si vous voulez mon avis !, trancha Hercule.

- Qui sait quels horribles secrets nous aurions découvert dans ces grottes maléfiques, trembla Gaston.

- Armez-vous de patience et d'une bonne pioche si le coeur vous en dit !, plaisanta Arsène, amusé par la sentence craintive de son ami.

- Et vous Arsène, comment expliquez-vous ces étranges phénomènes, l'explosion, et... et la fumée verte ?, osa demander Gaston, torturé à l'idée de ne pas comprendre.

- Well mon cher Gaston, je ne voudrai surtout pas vous décevoir, ni me défiler à votre question, ne voyez donc dans mes propos nulle dérobade, mais je pense sincèrement que le fin mot de cette histoire nous échappe.

- Il faudrait faire un petit tour du côté de Nice, pour compléments d'enquêtes, intervint Hercule, qui tombait bien.

- Ah c'est ça, vous ne voulez pas vous prononcer tant que l'affaire ne sera pas totalement résolue, acquiesça Gaston d'un air constipé qui forçait le sérieux.

- On ne peut rien vous cacher cher ami, vous feriez un excellent détective !, le flatta Arsène.

- L'élucidation complète des causes mystérieuses qui ont gouverné les étranges événements qu'a connu Garges les Gonnesses est la tâche à laquelle devraient s'atteler toutes les intelligences diligentes, pontifia Hercule.

- Bien mes mais, il ne me reste plus qu'à vous remerciez chaleureusement, merci à tous !, articula Gaston au bord des larmes

- Nous nous reverrons mon ami, nous vous tiendrons au courant des suites de l'affaire. Et puis séchez ces larmes, c'était la moindre des choses. N'hésitez pas si d'aventure quelques choses exigeait notre présence, le réconforta Arsène.

- Oui vraiment, c'était un plaisir Monsieur Maluzet, et puis vous n'aurez pas tout perdu, votre femme cuisine admirablement bien, lança Hercule énigmatique.

Nos amis quittèrent Garges les Gonnesses avec le sentiment du devoir presque accompli, laissant à Gaston le soin de s'occuper de Micheline. Peut-être qu'avec le temps et un setter irlandais les Maluzet retrouverait une vie quasi normale, faites de ces petits moments privilégiés et anodins, qui font les grandes histoires. On se fit la bise et on promit de s'écrire, dans des adieux sobres et contenus. Après tout, peut-être que le destin ramènerait pour quelques raisons, que lui seul connaît, ces fameux détectives, que Gaston avait l'orgueil de placer au rang de ses amis.


 

EPILOGUE

 

 

Dans le train qui les ramenait à Aubervilliers, Hercule Navet et Arsène Lucru devisaient gaiement des mérites comparés de la cuisine andalouse et de la beauté poétique de l'oeuvre de Martinez Luis Vega de la Mancha, obscur parmi les plus hermétiques qui écrivit en 1214 quelques aphorismes déroutants qu'Arsène aimait à citer dans le texte. Ils avaient quitté Gaston, le laissant seul sur le quai, un grand mouchoir blanc deployé, telle la voile qu'aurait dû annoncer Iseult Blanches-mains à Tristan, lorsque la douce Iseult (qui certes ne pouvait épouser ce dernier étant elle même déjà mariée au propre oncle adoptif de celui-ci) accourut dans sa barque, pleine d'onguents (et d'hydromel car les temps étaient durs) afin de soigner une blessure purulente infligée par un nain démoniaque à son amoureux transi.

Mais nous étions en Auvergne, pays de traditions et patrie du Saint Paulin. Aussi nulle malice n'était venue s'immiscer dans les relations professionnelles et amicales de nos deux détectives. Bien sûr, il avait fallu lutter, combattre l'Ordo septemviri, et batailler ferme afin que Gaston sorte son alcool de prunes. Cependant c'était selon les mots mêmes d'Hercule Navet : « une affaire rondement menée ». Ils avaient fait encore fois triompher le bon droit, celui que raillent et bafouent ouvertement, croyant en tirer quelques gloires éphémères, les bandits de la pire espèce et les mécréants de tout poil.

- Une chose me chagrine malgré tout, avança Hercule.

- What ? Que dites-vous, ça par exemple ! En voilà d'étranges scrupules, répondit Arsène.

- Oui, nous ne saurons jamais ce qui a provoqué l'explosion..., commença Hercule.

- Ainsi c'est donc cela qui vous tracasse ! Vous pensez à quelque Deus ex machina, n'est-il pas ?

- Je veux bien croire que le souffre et le salpêtre forment un mélange détonnant dans ces grottes, mais elles ne sont pas les vestiges d'une mine, où l'on aurait exploité le charbon par exemple..., continua Hercule.

- L'hypothèse d'un coup de grisou ne vous satisfait pas, hein vieux flibustier !

- Non, il se produit généralement dans certaines mines de houille, où le forage libère quelques jets de méthane qui explosent au contact de l'air. Or dans notre cas, je ne vois pas ce qui aurait pu libérer du méthane..., poursuivit Hercule perplexe.

- Oubliez vos investigations chimiques et jetez un oeil sur ce vestige !, lui dit Arsène en lui présentant une urne en grès rouge.

- Bigre ! Où l'avez-vous déniché ?

- C'était un jeu d'enfant, il était dans le tabernacle, confia Arsène.

- Dans le...le tabernacle ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt !

- Je vous l'offre, il ne pourra certes compenser la perte de votre pipe, mais il ferra un excellent pot à tabac.

- Je ne sais comment vous remercier, bredouilla son compagnon.

- Allons, allons ! N'en parlons plus ! Et pensons plutôt à en déloger le propriétaire fortuit, ricana Arsène.

 

Il ouvrit la vitre du compartiment, et dispersa (sans une prière) les cendres du malheureux Joseph Granier. Mais se doutait-il que le chef de gare l'avait vu ?

 

FIN


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