I

 

 

« C'était pendant la huitième guerre coloniale. Les troupes du seigneur de Landcaster nous avaient infligé de sérieuses pertes. Nos meilleurs bataillons avaient été réduits de moitié, et nos effectifs ordinaires avaient quasiment disparu dans la bataille du Mont Rock. Sans le secours des mercenaires du Werkreuz, Moi, Priam Zachmarie, chroniqueur impérial et stratège de sa très haute Grâce, ne serait plus de ce monde pour vous conter ce qu'il advint des survivants.

La tactique employée s'était pourtant déroulée en deux phases, selon le plan coutumier de Félonie 4. Mais les balistes, camouflées dans l'épaisse rocaille des flancs du Mont Rock, n'avaient pas fonctionné à temps. Je soupçonne, maintenant que le sang sèche sur mon armure, le balister en chef d'avoir trahi la cause sacrée. Car Landcaster en avait profité pour pénétrer nos lignes en avant. La multitude eut alors raison de notre vaillance, et nous dûmes sonner la retraite. La stupeur frappa alors nos rangs et la foule des Assassins redoubla d'ardeur.

Je vous parle dans un champ de cadavres, où Désolation règne seule en maître. Mort et Ruine sont ses vassaux, et partout Putréfaction l'accompagne. Comment lutter et maintenir l'allégeance, quand les ventres sont vides et les coeurs desséchés ? Non, tout ceci n'est pas un spectacle pour la bravoure ! Quelle solde misérable, quel trophée honteux ! Victoire avait fui ! Les mercenaires du Werkreuz nous quittèrent le deuxième jour.

Des armures en pièces jonchaient une terre encore rouge, les unités éparpillées en bataillons de fortune erraient parmi les morts pour retrouver une âme, et les têtes des généraux du quatorzième grade plantées sur des pics regardaient flotter l'étendard de Landcaster sur le Mont Rock. Comment convaincre les couards quand personne ne veut du lot à offrir ? C'est alors qu'un novice eut une idée. Les lâches encore vivants partirent le troisième jour grossir les rangs de Landcaster. »

 

Priam Zachmarie regagna son siège. Les membres du conseil très saint des Doctes de l'Empire se taisaient. Sa très haute Grâce, le visage interdit, tuait les regards qui osaient s'élever. Puis elle fit signe au Maître des Débats, le vieil Arcadie.

 

« Nous connaissons tous les difficultés que rencontre l'Empire, nous avons tous une conscience aiguë des implications politiques de cette affaire...Cependant j'avais prévenu sa très haute Grâce, oui tout ceci je l'avais vu, les germes de Discorde d'où fleurirent les complots...Mais le plus urgent est de fermer les frontières sur le Sarbho...Veuille sa très haute Grâce se montrer moins clémente ! Car le fou prend pour dérobade l'acte de tempérance...»

 

« Toujours la même litanie ! Si nous fermons les frontières, où les habitants de Sarbho vendront-ils leurs récoltes ? Où trouverons-nous ceux qui forgent nos armes ?, intervint Griecher de Bassebande, Sa très Haute Grâce veuilles m’écouter, j’implore son attention : le seigneur de Landcaster serait le premier bénéficiaire de mesures de rétorsions à l’égard de Sarbho... »

 

« Tandis que vous Suprême Trésorier Légiste en seriez le premier spolié ! Il y a derrière vos mots vos propriétés et vos mines d’Oryx ! », s’esclaffa Arcadie.

 

« Il n’est pas dans le fonctions du Maître des Débats d’insinuer et de calomnier ! », protesta Griecher de Bassebande.

 

« Landcaster devient trop puissant ! Sarbho est sur les marches de l’Empire ! Qui l’arrêtera une fois Sarbho tombée ! Moi, Priam Zachmarie, appuie le conseil du Maître des Débats. »

 

Un silence gêné s’installa car Sa très Haute Grâce demeurait impassible. La couronne de jade d’Exlem figeait son visage dans un hermétisme statuaire. Soudain, les paupières closes s’ouvrirent laissant paraître un regard de feu.

 

« Soyez moins pompeux Priam Zachmarie ! L’heure n’est pas au vote ! Que suggère le Sérénissime Gardien de la Foi ? »

 

Le quatrième membre du conseil très saint des Doctes de l’Empire se leva péniblement de son siège de marbre. Peut-être le froid du minerai avait-il engourdi un homme vieux et desséché, aux portes de la mort.

 

« Gi’Ham’ et’ neam Zulkçör, psalmodia t-il à mi-voix et pour lui-même, on me rapporte de Sarbho de bien étranges rumeurs et aussi des faits inquiétants : les Temples se vident, les donations s’amenuisent, mais l’avidité n’explique pas tout (j’ai fait tué les quelques prêtres corrompus). Les Tsanrils se font rares car ils sont investis ailleurs. Les notables ont déjà quitté Sarbho et le peuple a peur, il désire l’hérésie du Kaïmen (j’ai fait brûlé les premiers schismatiques). »

 

« Voilà pour les faits ! Place aux rumeurs ! », railla Griecher.

 

« Sa très Haute Grâce me pardonne mais certains Prévôts Delegatim affirment avoir vu des prêtresses de l’ordre du PhoïbosPhyton. »

 

« Quoi ? », hurla Sa très Haute Grâce.

 

Et ce mot fit trembler les murs de la salle.

 

« Hi’âm’n Ort’Hêtir Zulkçör, murmura Ilam Ibn Tchetî, c’est ce qu’ils m’ont dit et nul n’a intérêt à prononcer les noms maudits. »

 

« Ce fou de Landcaster espère-t-il bafouer longtemps l’Ordo Imperium en rappelant d’outre-tombe les prêtresses bannies ! Son inconséquente stupidité est bien notre pire ennemie ! Il verra, oui il verra, qui est le maître dans l’Ars Necromanticum ! », menaça Sa très Haute Grâce prise d’une fureur divine.

 

L’impératrice Elen Ts’Iar Yarkçör se leva de son trône d’ivoire Sérufien d’un bond brusque et puissant. Elle étrangla entre son pouce et son index une flauvelle bleue de la cage d’Oryx et la jeta à son varan domestique, Ziâr, le plus gras des deux. Puis elle toisa de ses deux mètres le stratège :

 

« Priam Zachmarie, Je veux dix légions du Werkreuz pour la lune d’Iram ! »

« Sa très Haute Grâce les aura », balbutia le chroniqueur impérial en reculant.

 

Son regard aurait tué.

 

« Suprême Trésorier Légiste, Nous désirons ardemment savoir où vont les Tsanrils des Käufers de Sarbho ! »

« Il sera fait selon vos ordres Sa très Haute Grâce. »

« Arcadie vous présiderez les Admonestations ! Ilam Ibn Tchetî, Sérénissime Gardien de la Foi, suivez-moi ! »

 

Peut-être son blasphème allait-il lui ouvrir les portes vers Zulkçör.


II

 

 

 

Arcadie, le vieux Maître des Débats, regardait d’un oeil las les lignes de suppliciants aux portes du palais d’Ysgaarl. Entouré d’une phalange de Sergents Doléants, il écoutait usé, la longue file des Tribuns Plaideurs débiter leurs mornes suppliques. Quinze mesures de froment roux s’égrainaient dans le sablier impérial, formé de deux pyramides de cristal, au rythme de son ennui grandissant.

 

Pourquoi Sa très Haute Grâce m’a-t-elle infligé cette punition ? Un Prévôt Delegatim aurait largement suffi pour représenter l’Empire dans cette pitoyable cérémonie. Il se souvenait d’un temps où Justice était rendue avec moins de fard et plus d’efficacité.

 

« Tu donneras à ton cousin huit chèvres blanches et lui t’aidera à construire un puits. », conclut le Magister Juris.

« Son Excellence est magnanime », grimaça le Tribun Plaideur dans sa robe verte, malgré l’air insatisfait de son client.

 

Que d’hypocrisie, que de titres ampoulés et prétentieux ! La flagornerie s’est répandue complaisamment à tous les échelons de la société d’Ysgaarl. Le seul avantage de ces parodies est d’avoir canalisé les conflits particuliers. Nul doute que les Tribuns Plaideurs prennent plaisir à leur métier. Mais le vieil Arcadie arrêta là ses pensées amères, elles le conduisaient à l’hérésie du Kaïmen. Pourquoi l’Impératrice l’avait-elle envoyé aux Admonestations ?

 

Il préférait malgré tout son inconfort relatif au sort du Sérénissime Gardien de la Foi. Reverrait-il un jour Ilam Ibn Tchetî ? Les labyrinthes multiples des Jardins suspendus du palais d’Ysgaarl lui inspiraient une frayeur indicible. Leurs architectes étaient devenus fous et il avait bien fallu les pendre. On racontait pourtant que les plus riches s’étaient fait castrés pour servir dans les Harems Impériaux de la tour du Levant.

Il avait vu quelques noms de riches familles sur les Registres Mémoriaux. Peut-être connaissaient-ils encore les plans ? Pourtant sa fille Arcahi’dia, qui servait comme Matrone Proxeneta dans le Harem Nênati (le plus somptueux), n’avait pu l’en assurer. Mais il est vrai que de telles questions entraînaient des réponses dangereuses. Et les voies qui mènent à l’hérésie du Kaïmen étaient multiples.

 

Le Magister Juris vint interrompre le fil de ses pensées.

 

« Noble Maître des Débats, le Tribun Plaideur invoque le Droit d’Arbitrage Pro Imperium. »

 

Quelle audace !, songea Arcadie, faire appel à moi, veut-il vraiment se monter ce brave Magister Juris contre lui ?

 

Un murmure d’abord imperceptible monta petit à petit dans la foule. Les Tribuns Plaideurs redoublèrent de grimaces avec des mines contrites et de grands mouvements de bras. L’agitation gagnait maintenant la périphérie de la place, où des grappes d’estropiés s’empilaient dans l’espoir d’un gain quelconque. Car la Loi exigeait qu’après chaque affaire, un centième des dépenses soit attribué par tirage au sort à un Indésirable.

 

Ce mélange de loterie et de Justice avait toujours déplu à Arcadie. Mais pour l’instant, il s’évertuait à élaborer un jugement pour une affaire qu’il ignorait totalement. Le droit d’Arbitrage Pro Imperium avait été institué pour répondre au désir du peuple d’un monarque clément. Ainsi on savait que l’arbitraire du monde connaissait une limite grâce à la bonté du Souverain. En fait c’était le Suprême Trésorier Légiste qui avait promulgué cette loi après les désastres de la seconde guerre coloniale, essentiellement pour renflouer les caisses.

 

La foule s’impatientait à présent. Les signes de nervosité s’amplifiaient et on entendait la colère sourdre. Il était temps de prendre une décision. Sinon l’hystérie l’emporterait et il faudrait bien deux jours d’épuration intense aux Sergents Doléants pour qu’Ysgaarl retrouve la paix. Le Maître des Débats lisait clairement la peur dans les yeux des Tribuns Plaideurs. S’il agréait la requête au moins l’un d’eux périrait. Il faillit prendre plaisir à cette attente prolongée.

 

 

« Vous répondrez au Tribun Plaideur que sa requête est inscrite dans les closes artificiales linéaires paraphables pour une durée de deux lunes. Ce qui lui coûtera mille Tsanrils. »

 

Le Magister Juris répéta les paroles du Maître des Débats. La tension retomba immédiatement.

 

Le voilà bien avancé !, sourit intérieurement Arcadie. Il lui faudra maintenant trouver un Spadassin d’Ordalie pour exécuter l’accusateur. Je me demande quels Tribuns Plaideurs son client a décidé d’éliminer.

 

« Magister Juris, pour quelle affaire venait ce Tribun Plaideur ? »

« Noble Maître des Débats il réclamait au nom des Käufers Verhiam pour escroquerie de niveau quatre sur transaction, contre les Käufers Rûlban. »

« Certes, vous me transmettrez un rapport complet, notifié en Ysgaarlien Legis. »

« Il sera fait selon vos ordres Noble Maîtres des Débats. »

 

Des Käufers aux Admonestations ! Et pas n’importe lesquels ! Les Rûlban de...Sarbho !

 

Les Astrologues Haruspices Impériaux l’avaient prévu. Voilà pourquoi Sa très Haute Grâce l’avait envoyé lui, le Maître des Débats, aux Admonestations.


III

 

 

 

L’Impératrice se tenait allongée sur la passerelle centrale, à la verticale du bassin en forme de pieuvre, dans une fauteuil de Strangils tissés. Une jeune esclave à genoux lui huilait les cuisses.

Dans le bassin, les carpes cendrées aux moustaches filandreuses frétillaient d’impatience. Elles étaient les seuls poissons des Jardins impériaux à manifester ainsi leur désir de nourriture par des bonds acrobatiques, qui nécessitaient qu’on aménage spécialement leur espace. Elles réclamaient un soin constant.

En effet, on devait changer régulièrement les plantes aquatiques que pourtant nulle autre espèce ne mangeait. Enfin si le moindre retard se glissait dans leur alimentation, le bassin diminuait au trois quart d’effectif. Aussi c’était les poissons préférés de Sa très Haute Grâce, qui venait les contempler le plus souvent possible, surtout lorsqu’elle devait s’entretenir avec un interlocuteur fautif.

 

« Savez-vous Sérénissime Gardien de la Foi quel rêve je fis la nuit dernière ? »

« Un misérable vieillard tel que moi n’a pas idée de la grandeur inimaginable des rêves de Sa très Haute Grâce », répondit humblement et sans malice Ilam Ibn Tchetî.

 

Une moue cruelle s’imprima sur les lèvres pulpeuses de l’Impératrice tandis que la jeune esclave lui épilait le pubis.

 

« J’éventrais deux tigres Brungalî à l’épée plate qui gardaient l’entrée d’un Temple oublié mais un grand Serpent de feu continuait de m’interdire le passage par de terribles jets de venin. »

 

Il voyait les signes.

 

« Alors je le décapitais grâce à ma couronne en Jade d’Exlem. Et savez-vous ce que je découvris à l’intérieur du Temple ? »

 

Il lui fallait répondre.

 

« Ma tête changée en pierre sur un socle d’émeraudes. »

 

« C’est exact !, s’exclama-t-elle, peu d’hommes peuvent se vanter, Ilam, de peupler les rêves de l’Impératrice, héritière des Géants d’Ysgaarl ! »

 

« C’est bien malgré moi, Sa très Haute Grâce, que je les peuple et je ne commettrai pas l’erreur de m’en vanter ! »

« Pourtant si ce que disent vos Prévôts Delegatim s’avère vrai, il se pourrait bien que vous ayez à répondre de crimes plus grands ! Piètre Gardien de la Foi !»


A suivre...

 

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