Sommes-nous dans le Tiers-monde ?

(Voyage en petite Gabardine)

par

Ernest Fouchard

 

 

Rions un peu, aujourd'hui : Géopolitique appliquée. Il s'agit d'examiner quelques critères qui permettent de classer notre beau pays dans un ensemble qui a, il est vrai, mauvaise presse. Mais pas d'inquiétude inutile, il existe aussi une bonne presse, que l'on repère grâce à l'entête publi-information.

 

 

On remarque souvent un fossé grandissant, dans une société donnée, entre les plus riches d'un côté, et les plus pauvres, qui semblent constituer une classe majoritaire. Rien d'étonnant ici qui doive choquer notre logique, car il ne peut y avoir de très riches sans un nombre plus grand de pauvres. Cependant, certains pourraient objecter qu'il existe des Etats composés majoritairement, voire uniquement, de riches. Mais nous avons affaire ici à des regroupements paradisiaques totalement artificiels, puisque les micro-états en question, ne sont que des résidences fiscales. D'autre part, on trouve des populations insulaires d'origine qui ne sont (au mieux) que des employés. Enfin, l'opposition se transpose alors entre micro-états ; il n'y a que changement d'échelle et non changement qualitatif.

 

 

Le développement économique est pour une large part, uniquement axé sur le tourisme. En effet, la production d'acier étant passée de mode (tout comme les grandes réalisations d'équipement), il importe avant tout que la population se montre accueillante pour pouvoir recevoir la manne de devises étrangères. Qualité accueil / sourire, plus si affinités (cela dépend de l'horaire), l'autochtone doit être à l'écoute de la clientèle, aux normes internationales. Parfois, il répugne à l’appellation courante "pute", et préfère le terme moins infamant de G.O ou "d'agriculteur-paysagiste", farouche et ombrageux qu'il est, le bougre. L'autre secteur économique est le secteur public, aux effectifs pléthoriques et périodiquement en grèves à répétition, pour parler comme un journaliste. Aussi curieux que cela puisse paraître, il n'y a pas de secteur proprement privé (si une telle chose existe quelque part), c'est pourquoi la division en "secteur" est ici purement verbale. En effet, les grands groupes industriels (et bancaires) sont soit nationalisés, soit dirigés via le PDG ou plus souvent via un pourcentage du capital par des politiques (élus ou non). Ainsi il existe un vrai jeu d'entrecroisement des participations du capital de telle sorte qu'il n'y a pas de secteurs privés autonomes. Le domaine culturel (théâtre, opéra, cinéma, etc.) fonctionnent par un système de subventions et de commandes d'Etat. Enfin, et c'est le plus étonnant, les produits et les services sont taxés et régis par des règlements.

 

 

En petite Gabardine, il existe comme partout ailleurs une Constitution et des principes, et même beaucoup de lois, ainsi que de nombreux règlements. Cependant, ce peuple ingénieux a inventé de nouvelles pratiques, pour briser la monotonie et nuancer l'aspect sévère des lois. Ainsi, "pot-de-vin", "dessous de table" et même "bakchich" sont autant de modes de vies qui dénotent l'importance de l'art culinaire au quotidien dans le monde des affaires. Le tempérament espiègle et frondeur des populations se traduit également dans un jeu de farces institutionnelles comme les "fausses-factures", les "faux-passeports", les "faux-rapports", les "emplois-fictifs", les "électeurs fantômes". De manière plus ethnologique, on pourrait noter la nature proprement familiale du pouvoir politique (ministres, députés de pères en fils ou de pères en filles), et même la consanguinité (la métaphore biologique est ici particulièrement éclairante) entre les milieux politiques, économiques, et médiatiques. En petite Gabardine, il n'est pas étonnant par exemple qu'une épouse de ministre dirige un organe de presse, une émission à la télévision, et siège à plusieurs conseils d'administration (et préside quelques clubs, jurys de prix). Ceci provient de l'excellence des dirigeants qui ont tous non seulement un talent à multiples facettes héréditaire (ou accessible par mariage) mais aussi le courage et l'abnégation de passer outre les principes républicains dont ils sont les hérauts. Il est à noter que le juridique et l'universitaire sont des sphères qui résistent encore un peu (ou du moins formellement) à cette excellence divine du roi, mais il semblerait que des enquêtes sur les tribunaux de commerce viennent enfin confirmer la fin des résistances.

Une mode qui n'est plus très tendance consistait pour le chef de l'exécutif à développer un paternalisme d'Etat ainsi que de "grands travaux". Ainsi en petite Gabardine, à l'instar du "Guide", du "Petit père des peuples", du "Grand timonier", de "l'oncle Ho", ou même du "Danube de la pensée", se développa un culte pour "Tonton" et ses grandes réalisations. Il s'agissait d'un paternalisme bienveillant puisque le chef n'hésitait pas à prendre des nouvelles de ses protégés 24h/24 grâce à un ingénieux système d'écoutes téléphoniques. Il semble que rien n'ait véritablement changé puisque d'une part personne ne parle plus des écoutes et d'autre part, on m'apprend à l'instant la construction d'un Musée des Arts Primitifs.

 

 

On reconnaît formellement une minorité à ceci qu'elle revendique à la fois une égalité des droits vis à vis de la majorité et une spécificité qui fonde selon elle des droits spéciaux que n'aurait pas la majorité. On voit immédiatement la contradiction, mais en petite Gabardine, les choses sont différentes car il n'y a pas de majorité mais plutôt des agrégats de minorités. Ce qui permet de nombreuses permutations, variables selon l'instant.

 

 

Certains oublient que le ventre encore chaud d'où est sortie la bête immonde s'appelle la démocratie corrompue. Certains ne connaissent même pas la fin démocratie-tyrannie du cycle de la République (alias De Anima). Rappelons que le tyran désigne celui qui s'empare du pouvoir par la force, c'est à dire l'incompétent (il est donc alors usurpateur puisqu'illégitime) ; ce qui le distingue du dictateur qui est mandaté en période de crise. Comme tous les pays du Tiers-monde, la petite Gabardine a son lot d'extrémistes de la médiocrité. A un premier niveau, lorsque le démagogue s'adresse au peuple, il étale la dramaturgie éculée de la mystique nationale (hymnes + drapeaux + misoxénie), d'où percent quelques piques cinglantes pleines d'esprit comme "dehors les bougnoules" (sur les affiches, les slogans sont avalisés par le comité Marketing, on a alors de belles maximes comme par exemple : "ce pays aime le ou quitte le"). A un second niveau, lorsque le démagogue s'adresse à ses lieutenants, il étale de longs sermons sur la destinée historique et civilisatrice de sa mission divine (+ merchandising). A un troisième niveau, lorsque le démagogue s'adresse à ses associés et ses créanciers, il envisage avec lucidité un poste de gérant ou responsable zone Gabardine pour quelques multinationales.

 

Autre conséquence révélatrice des traits précédents, un culte en accord avec les dominantes de l'histoire s'installe. Traduction à la fois de l'illusion d'unité (minorités), des impératifs financiers (économie : le tourisme), de la nullité du débat public (corruption du politique) et de la dramaturgie (présence nationaliste), le sport populaire devient le dernier refuge de l'illusion d'une communauté ; ce qui fait certes moins de morts que la Nation mais marque tout de même un sérieux déclin. D'ailleurs il y a fort à parier que des slogans comme "élections = pièges à cons" ont plus fait pour le PMU que toutes les campagnes publicitaires ; certains murmurent que le principal bénéficiaire du PMU n'est autre que l'Etat, où l'on trouve beaucoup d'ex-anarchistes.

 

 

Dernier critère (non exhaustif) sous lequel tombe également en partie cet article, la production culturelle (au sens large) tombe dans le ressentiment et le dénigrement aveugle liés à un statut fictif de victime. (Ceci entraîne parfois pour les plus réactifs une tentative dérisoire de "renaissance identitaire" crispée, franchement ridicule tant la limitation intellectuelle qui en est à l'origine, donne toute sa mesure dans les réalisations ; elle est bien-sûr l'envers de l'auto-flagellation condamnée). Proche cliniquement pour les plus lucides de la schizophrénie (cf. La cinquième parole du Christ sur la Croix), la tiermonditude devient l'opinion dominante autorisée, non pas par quelques officines d'Etat comme le croient naïvement les pseudo-pourfendeurs de la fameuse pensée unique ®, vocable risible des publicistes (qu'ils réfléchissent enfin sur l'unicité de la pensée et la diversité des opinions !) mais bien par les conditions mêmes historiques de production ! Certains pourraient être choqués par cette formulation marxiste alors même qu'ils ne questionnent pas leur Economisme, et la querelle vide du néolibéralisme qui en est la conséquence. Qu'ils se rassurent, il existe d'autres formulations possibles pour la vision du monde propre à une époque et aux intellectuels ; le Grand Platon lui, parlait de caverne. Et l'on sait ce qu'il advint de celui qui tenta de libérer ses frères.

 

 

 

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