Introduction

par Jean Gratchelli 

Cet opuscule anonyme datant du début du XIV è siècle, que la postérité a conservé sous le titre énigmatique de Faux traité de la voie du milieu, n' apparaît que très tardivement dans les catalogues européens, puisqu'il faut attendre le baron Von der Volgelreise, sinophile averti qui l'acquiert à la fin du XIX è siècle (Ma 1234, in folio 345, Hambourg, 1867). Ce court traité a longtemps posé problème aux chercheurs qui pensèrent tout d'abord à un faux, puis à un pastiche mandchou, puis finalement qui l'attribuèrent au pseudo Hen You Kang (1432-1521). Mais le titre chinois original nous permet de repousser ces assertions. En effet, de son vrai nom : Lotus en fleur magnifie le bambou, cet ouvrage prend place dans l'importante littérature érotique de l'époque Ming.

En effet, comme le souligne Freud, avec une acuité hors du commun, dans son essai Sur l'étiologie de l'hystérie de 1896 :

"Supposez qu'un chercheur en voyage arrive dans une région peu connue dans laquelle un champ de ruines avec des restes de murs, des fragments de colonnes, de tablettes aux signes graphiques effacés et illisibles, éveillerait son intérêt. Il peut se contenter de regarder ce qui est étalé en plein jour, puis de questionner les habitants, peut-être à demi barbares, demeurant dans les environs, sur ce que la tradition leur a fait savoir de l'histoire et de la signification de ces restes monumentaux, de consigner leurs informations et de continuer son voyage. Mais il peut aussi procéder autrement ; il peut avoir apporté avec lui pioches, pelles et bêches, il peut décider les habitants à travailler avec ces outils, s'attaquer avec eux au champ de ruines, déblayer les gravats et à partir des restes visibles mettre à découvert ce qui est enfoui."

Aussi, nous ne nous sommes pas contentés de questionner trop hâtivement les barbares, qui n'ont qu'une perception déformée de leur propre tradition, mais nous les avons mis à l'ouvrage. C'est ainsi que je suis fier de présenter dans le cadre prestigieux de la collection Trésor d'Orient des éditions de l'Ile noire, le résultat des recherches entreprises, qui trouvera, je l'espère, un écho favorable chez les lecteurs enthousiastes.

 


Faux traité de la voie du milieu

traduit du chinois par Jean Gratchelli, copyrights Editions de l'île noire, 1997.

 

1.

A Wou Yin qui voulait être savant, il arriva de gober une mouche alors qu'il baillait. Le maître dit : "le sage est un bon pêcheur, il sait quel vide laisser entre les mailles pour capturer ce qu'il veut."

 

2.

"Faux plein, vrai vide", maugréa le maître à l'heure du thé.

 

3.

Zwen Fou éclata de colère à la grande stupéfaction des autres disciples, il blâma l'exercice de méditation. Le maître dit sans ouvrir les yeux : "sans la larve, point de libellule."

 

4.

Alors que Wou Yin s'appliquait à la calligraphie, par un mouvement de manche, il renversa son pot d'encre sur le bambou. Il jura contre le noir qui entachait la feuille. Le maître dit :

- Sans la nuit, on ne voit pas les lucioles

- Mais maître, avec la tache disparaît le caractère, répondit Wou Yin

- Vent fou !, s'exclama le maître, lis-tu le blanc ou le noir ?

- Sans le blanc entre les traits, je ne lirai rien maître

- Et sans tes yeux, que liras-tu ?

- Maître, l'aveugle ne saurait distinguer

- Wou Yin, tu es la luciole en plein jour !

Et les autres disciples rirent de bon coeur.

 

5.

Il arriva que le maître s'arrêtât à une échoppe où l'on vendait de belles soieries. Sun Boten se proposa de marchander le prix au boutiquier. Le maître le retint en un souffle : " l'homme de peu ne demande pas toujours combien."

 

6.

Pendant une nuit très chaude, le maître réclama à boire. Sun Boten s'empressa de lui servir du thé. Mais à l'instant même le vent du Nord se leva et il se mit à pleuvoir. " Pensais-tu pouvoir rivaliser avec la voûte céleste, Sun Boten, tels nous sommes, courant d'ordinaire vers l'imperfection !". Puis le maître se recoucha.

 

7.

Sans s'être fait annoncer, un émissaire du Prince vint trouver le maître car le conseiller de ce dernier, après l'avoir longtemps servi, s'était rendu à son rival. Le maître déclina l'offre ainsi : " le Vent n'a pas besoin de conseil, il entre, il sort. C'est celui qui mène le navire qui doit savoir gonfler sa voile. Et ce n'est pas en soufflant dessus qu'il connaîtra le bonheur."

 

8.

" Le véritable pouvoir nous échappe, le pouvoir qui nous échoit nous déshonore, aussi ne cherchons pas le pouvoir ". Ainsi parlait le maître lorsqu'il avait besoin d'argent.

 

9.

Un jour le maître s'endormit. Le plus hardi des disciples dit aux autres : "Silence, le maître médite."

 

10.

A un mendiant qui le harcelait, le maître dit :

- Tu ne peux prendre que ce qui est mais ce qui est, tu ne peux le prendre ; choisis, que veux-tu !

- ta tunique !

- Très bien, dit le maître en la déchirant, prends-la !

- Ce n'est plus une tunique !

- Oui, mais tu l'as.

Puis le maître fit bastonner le mendiant.

 

11.

Alors qu'il s'entraînait au bâton, Zwen Fou trébucha car You Ling étendait le linge. Le maître dit : "telle est la puissance des femmes, l'art de la dissimulation." Mais à ce moment là, il pensait aux filles de la nuit.

 

12.

Au moment de mourir, Zwen Fou demanda au maître ses dernières volontés. "C'est déjà trop", souffla-t-il avant de s'éteindre.

 

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